Le chapitre littéraire de l’abus de pouvoir

Pas moins de 70% des actes reprochés seraient posés par des éditeurs, et près de 30% par des écrivains, selon le sondage.
Photo: Jacques Grenier Archives Le Devoir Pas moins de 70% des actes reprochés seraient posés par des éditeurs, et près de 30% par des écrivains, selon le sondage.

Un sondage de l’Union des écrivaines et des écrivains québécois (UNEQ) dévoilé mardi montre que propos humiliants, intimidations, comportements inadéquats et déséquilibres des rapports de force sont souvent le lot des auteurs. Comme une triste table des matières, ces résultats permettent « de voir les dessous du milieu littéraire, ce qui était caché », selon Isabelle Boisclair, chercheuse à l’Université de Sherbrooke en études littéraires et féministes.

Et ce n’est pas reluisant. Près du quart des 444 sondés disent avoir subi au moins une fois dans leur carrière un comportement inadéquat répétitif ou une seule conduite grave. Ce taux passe à 32,8 % pour les auteurs de minorités de genre. Une femme ou personne issue des minorités de genre sur sept a subi des attouchements. Plus d’une sur cinq de l’intimidation. Une sur trois a encaissé des propos humiliants.

« Un des chiffres qui m’interpellent, confie le directeur général de l’UNEQ, Laurent Dubois, c’est le 32 % de ceux qui se privent de participer à un événement de peur de rencontrer quelqu’un avec qui ils ont eu des problèmes. Ce genre d’auto-exclusion a un impact sur une carrière. » La professeure Boisclair abonde : « Une autrice, ça écrit dans son bureau : c’est clairement pas là qu’elle se fait harceler. » Mais les frontières sont floues dans le milieu littéraire entre le professionnel et le personnel, le travail et les amitiés. « Un lancement dans un bar n’a pas l’air d’être une activité professionnelle, mais c’est exactement ça pour une autrice. C’est dans le cadre de ses fonctions qu’elle y va, pour travailler et étendre son réseau. »

« Famille dysfonctionnelle »

Lancé début octobre en réponse à la lettre ouverte émanant du Groupe de soutien pour femmes et minorités de genre (milieu littéraire QC), le sondage s’adressait à tous les auteurs, au-delà du membership de l’UNEQ. 90 % des répondants sont membres ; le tiers sont des hommes. L’UNEQ met de l’avant dans ses résultats le déséquilibre des rapports de force dans le métier. 41 % des personnes disent l’avoir ressenti au moins une fois au moment de négocier un contrat. Ce n’est pas étonnant pour M. Dubois, qui entend presque quotidiennement des cas « [d’]écrivains qui ont besoin d’aide sur des contrats qui n’ont pas d’allure ». Car une des spécificités du milieu littéraire, c’est que la négociation de contrat se fait uniquement à deux, sans conditions minimales préétablies, sans syndicat ni agent.

Pas moins de 70 % des actes reprochés seraient posés par des éditeurs, et près de 30 % par des écrivains, selon le sondage. « On prend ça très au sérieux, et ce sera étudié, poursuit l’UNEQ. Il y a des cas de libraires, aussi. Ça démontre à quel point le milieu est poreux. On peut très vite tout y perdre. » Un milieu littéralement incestueux ? « J’aurais pas osé dire ça, merci de ne pas le mettre dans ma bouche, mais c’est un peu ça quand même, ouais. Et c’est aussi fort comme une famille. Si elle se parle, met des mesures et des règles, et que tous les membres sont prêts à les respecter, ça sera magnifique. Mais là, c’est une famille dysfonctionnelle. Et je ne suis pas certain de la volonté de tous de mettre de vraies règles, ensemble. »

L’Association nationale des éditeurs de livres (ANEL) ne veut pas commenter ce haut pourcentage d’actes associés à des éditeurs, mais désire « être un acteur de changement dans le milieu et contribuer au changement de culture. Tout harcèlement est un harcèlement de trop », tranche Karine Vachon, du dossier du harcèlement et des violences sexuelles. L’Association, ces derniers mois, a mis en place « des initiatives pour sensibiliser davantage ses membres, avec un comité d’éditrices, et en travaillant avec des organismes spécialisés ou en faisant de la formation. » Les taux de participation sont très bons, selon Mme Vachon. L’ANEL veut aussi travailler avec l’UNEQ pour améliorer les choses.

Sentiment d’impuissance

Ce travail main dans la main sera-t-il possible ? Laurent Dubois en doute. Pour lui, l’absence de représentation collective des écrivains a là des conséquences. « On ne peut pas représenter les victimes comme on l’aimerait. J’ai sur mon bureau au moins une dizaine de plaintes, pas pour harcèlement sexuel, mais sur de vraies situations d’intimidation, d’humiliation, de mise en place de milieu de travail néfaste », illustre-t-il. « J’ai des témoignages différents qui convergent vers une même personne, et je ne peux absolument rien faire », s’exclame-t-il, impuissant. « Je n’ai pas accès aux mécanismes de griefs, de médiation, d’arbitrage. Si je vais cogner aux portes des maisons d’édition, elles ne sont pas obligées de m’écouter. Et ça, c’est spécifique au milieu littéraire ; et aux métiers d’arts et aux arts visuels aux disciplines qui sont sous la Loi 32.01 sur le statut professionnel de l’artiste », loi dont la révision annoncée est présentement mise en veilleuse .

Comment le Groupe de soutien pour femmes et minorités de genre (milieu littéraire QC), qui a fait en privé cet été son #MoiAussi, réagit-il ? « On salue l’initiative de l’UNEQ et sa volonté, a écrit Margot Cittone, au nom des trois administratrices actuelles de ce groupe Facebook. Les chiffres ne nous surprennent absolument pas, les rendre visibles est un premier pas. Et on ne se satisfera pas de ce premier pas : on ressent qu’il y a un besoin de sortir des réponses performatives, qui sont dans le paraître et la campagne de relation publique. »

« On veut des actions nouvelles, qui n’ont jamais été menées, réparatrices, et ça, ça prend du temps, beaucoup plus de temps. On a besoin de trouver de nouvelles façons de faire, des façons d’être dans notre milieu et d’être dans le monde. C’est gros, c’est lourd, mais on en est absolument capables. Et c’est là où ce groupe privé, secret, loin des caméras et de la performance peut permettre de changer durablement notre milieu. Pour ça, on a besoin de plus de temps et d’un espace pour être entre nous. »

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