Le poids de la fermeture des salles de sport

Tandis que les choses ne cessent de bouger, danseurs et sportifs se préparent, eux, à bouger autrement. Loin du gym et du studio, sans barres et sans haltères, ils s’adaptent. Même si le reconfinement leur pèse.

Textes: Natalia Wysocka. Photos: Marie-France Coallier

1 Dans les rues de Montréal, il y a beaucoup de feuilles mouillées, mais peu de passants. Dans certains studios, on se bute à des portes déjà fermées. À un mot rédigé à la main qui promet, ou plutôt espère, un retour dans 28 jours. Sur la rue Wellington, Sacha Cavedo se rend à une dernière séance au Énergie Cardio. « Aujourd’hui, c’est journée dos ! » lance-t-elle joyeusement. La semaine dernière, c’est le bar où elle travaille qui a fermé ses portes. Aujourd’hui, c’est son gym. Elle comprend les règlements. Mais elle est triste. « Je suis une fille hyperactive. J’ai besoin de me dépenser. » Celle qui suit une formation en soins préhospitaliers d’urgence, et qui a été entraîneuse par le passé, perçoit ses quatre séances hebdomadaires de 90 minutes comme du plaisir, mais aussi comme une nécessité. « Je passe des tests physiques dans deux mois. Donc j’ai besoin de travailler avec des poids », explique la future paramédic qui va s’ennuyer du gym, mais aussi de ses gens. « Ça fait tellement du bien d’avoir des conversations, même de loin, avec des humains. »
2 Justement en grande conversation avec un client, Pierre-Olivier Dumoulin discute avec chacun qui entre et sort de son institution. L’énergique directeur et propriétaire associé ne cache néanmoins pas sa légère inquiétude. Celle de voir ce deuxième confinement bouleverser, une fois de plus, les habitudes des abonnés. De refermer encore une fois les salles de sport « risque de leur remettre dans la tête l’idée que “c’est un danger de s’entraîner” », dit-il. Il craint qu’ils perdent momentanément la confiance, tout comme la motivation. Tenez, note celui qui fait bouger les résidents de Verdun depuis deux décennies, avant le premier confinement, 3348 membres étaient inscrits chez lui. En ce jour de la fermeture, le chiffre a baissé à 2100. Mais pas question de se laisser abattre. Non non non. « Qu’est-ce que tu veux qu’on fasse ? On ne va quand même pas brailler en petite boule dans un coin ! » s’exclame-t-il. Un sportif peu optimiste de pouvoir remettre le pied dans son centre le 28 octobre sort en le saluant. « Allez, Pierre-Olivier, joyeux Noël et bonne année ! »
3 Au cœur de ce sympathique gym de quartier construit dans un ancien cinéma (un accoudoir de 1960 trône à l’entrée), l’équipe a pourtant tout fait pour respecter les consignes. À la mezzanine, il y a les machines. Entre les machines, des plexiglas. Sur le tapis de course, Eva-Kim Guichard fait un sprint. Son dernier avant un moment. « J’en ai profité. C’est un peu compliqué maintenant, courir dehors. » Par la fenêtre, on voit la pluie qui tombe à sciaux, le ciel tout gris. Faire du sport chez soi peut-être ? « J’habite dans un appartement, j’ai des voisins en bas. Je ne suis pas sûre qu’ils seront contents de m’entendre faire des jumping jacks », sourit-elle. Elle était au gym un jour sur deux. Pas mal sa principale activité, à part travailler, dit-elle. Elle a essayé de s’acheter des haltères pour continuer la muscu à la maison. « Mais tout est en rupture de stock. »
4 Aissata Soumah aussi se sent peinée. Le secteur hôtelier dans lequel elle travaille tourne au ralenti depuis des mois. « La seule activité que j’aime, c’est le gym. C’est ici que je viens pour me défouler, pour libérer tout le stress. » Pendant ces derniers mois de pandémie, quatre fois par semaine, elle trouvait son bonheur parmi l’équipement, les machines à elliptique et les vélos stationnaires. « Quand je viens ici, je me sens vraiment bien. J’ai de la motivation à travailler fort sur moi. »
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Au studio MonTango, dans Notre-Dame de Grâce, Andrea Shepherd et Wolfgang Mercado ne peuvent s’empêcher de dire leur déception. Celle de ne pas avoir entendu le premier ministre prononcer le mot « danse » dans ses conférences. Oh certes, il a mentionné « la Zumba » une fois, mais… « On se sent négligés, dit Wolfgang. Comme si on n’existait pas. »

 

Dans les derniers mois, ils ont dépensé plus de 1000 $ pour un purificateur d’air. Tous leurs étudiants dansaient masqués. Seuls les couples « dans la vraie vie » pouvaient former un duo dans leurs classes. Cette deuxième fermeture fait mal. Certes, ils vont recommencer à donner des cours sur Zoom. Andrea offrira même du yoga. « Mais en ligne, ça demande beaucoup plus d’énergie, dit son partenaire. Il faut expliquer plus, parler plus, se concentrer plus. Les étudiants ne vont pas danser seuls sur trois chansons dans leur salon. » Surtout que, pour ceux qui pratiquent cet art, il s’agit d’un véritable mode de vie. « Les amis, les câlins, la communauté… tout leur manque. » Tout comme les activités de danse sociales qui, pré-pandémie, pouvaient réunir dans leur antre une centaine d’amateurs de tango argentin en une seule soirée. Nostalgie. En cette veille de reconfinement, Andrea et Wolfgang aimeraient juste… des précisions. Une mention. « Pourquoi le gouvernement refuse-t-il de parler de danse ? »

6 Au studio Milan Pole Dance, dans le Vieux-Montréal, on sent une atmosphère chaleureuse, teintée en ce mercredi d’une touche de mélancolie. L’enseignante et adjointe administrative Amélie Viot se prépare à repasser en mode virtuel. Cette fois-ci, elle est prête. Elle a fait installer une « barre verticale » dans son appartement. Comme plusieurs de ses élèves d’ailleurs. « C’est sûr que ce n’est pas la même chose de danser dans son salon que dans ce studio où les plafonds sont si hauts, où il y a de l’ambiance. » Car dans les classes de pole dancing, et tout spécialement dans celles de danse exotique, où l’on enfile des talons hauts comme ça, il y a une énergie, un esprit de camaraderie. « On danse, on s’entraîne, on se surpasse, on s’encourage. On est des êtres sociaux ; on n’est pas faits pour juste rester à la maison et faire les courses ! » s’esclaffe-t-elle. Mais la prof charismatique garde le moral. Ses collègues et elles ont trouvé d’autres façons de rester en contact et de danser — de loin. Dimanche, par exemple, la star de la pole française Doris Arnold donnera un cours en ligne pour leur studio, en direct de Paris. « Nous avons tous dû nous adapter à un nouveau mode de vie, à de nouvelles contraintes, à de nouvelles restrictions tout en arrivant, malgré tout, à nous épanouir. » Une chose est sûre : « Il n’y a rien de certain en 2020 ! »
7 Chez Ballet Hop ! aussi, cette fois, l’équipe est prête. Camille Rouleau, qui se présente comme fondatrice et boss des bécosses (« ça me semble plus naturel que présidente », rigole-t-elle) a beaucoup appris du premier confinement. Elle sait désormais comment desservir en mode numérique les quelque 2000 membres actifs répartis à travers ses studios de Verdun, du Mile-End et de Longueuil. Ceux qui sont friands de ses cours pour adultes comme pour enfants, portés par des noms tels Les pirouetteuses ou Ballet pour les nuls. « On s’en reparlera à la fin de la deuxième vague, mais pour le moment je suis optimiste, en forme et de bonne humeur ! » lance-t-elle. Reste que réaménager son offre représente tout de même un défi. « Au lieu de faire juste ce dans quoi je suis bonne, c’est-à-dire enseigner la danse, il a soudain fallu que je me réinvente et que je devienne vidéaste. C’est un peu énergivore. » N’empêche. Camille donnera six cours sur la dizaine qui sera offerte hebdomadairement. Une promesse : « En ligne, les profs et moi essayons d’être tout aussi drôles et sympathiques qu’en vrai. »
8 Au Centre du Plateau, Marie-Josée Avon fait tout pour garder les habitués en mouvement. « On essaie de sauver le plus d’activités citoyennes possibles », dit la passionnée directrice générale. Ainsi, le centre communautaire restera ouvert pour les étudiants de l’école Saint-Pierre-Claver, qui n’ont pas de gymnase. « C’est important pour leur santé mentale », précise-t-elle. Certains cours, notamment ceux de danse qui attirent environ 250 jeunes, seront offerts sur Zoom. Pour le soccer, par contre, ce sera plus difficile… Justement, des amateurs du ballon rond attendent que leur pratique commence. Renaud Bouchard, 9 ans, se dirige prestement vers la salle, son grand sac de sport à l’épaule. Alors, comment te sens-tu avant ton dernier cours, Renaud ? Les yeux du jeune joueur se font tout tristes. « C’est… mon… dernier… cours ? » Oh, nonononon, pas pour toujours ! Juste pour un moment. Pour le temps du confinement. Rassuré, le numéro 31 s’élance sur le terrain. Après un jeu de pieds franchement impressionnant, le Mini-Messi se tourne vers nous et nous envoie la main, tout souriant. « Salut ! »