Le monument à Chénier menacé par l’oubli

Le socle du monument à Chénier est entreposé rue Young, dans Griffintown, selon la Ville. Or, c’est plutôt dans une rue adjacente que «Le Devoir» l’a retrouvé, non pas entreposé avec soin, mais gisant tout bonnement au fond d’un terrain vague. 
Photo: Jean-François Nadeau Le socle du monument à Chénier est entreposé rue Young, dans Griffintown, selon la Ville. Or, c’est plutôt dans une rue adjacente que «Le Devoir» l’a retrouvé, non pas entreposé avec soin, mais gisant tout bonnement au fond d’un terrain vague. 

C’est au milieu de gravats, de fragments d’asphalte, de papiers gras, de palettes de bois et d’immondices laissés par ceux qui en sont réduits à dormir là que Le Devoir a retrouvé la base du monument Chénier, laissé depuis des années sans protection ni surveillance. À la Ville de Montréal, on indique au Devoir que « la restauration du monument Jean-Olivier Chénier fait l’objet actuellement d’une évaluation par le Centre de conservation du Québec ».

Le fragile monument, toujours selon la Ville, est « entreposé dans notre centre de collections » à Montréal, tandis que le « socle de granit est entreposé, lui, sur la rue Young, dans Griffintown ». Or, c’est plutôt dans une rue adjacente que Le Devoir l’a retrouvé, non pas entreposé avec soin, mais gisant tout bonnement au fond d’un terrain vague, dans un espace accessible à quiconque, près d’un mur orné de graffitis au pied duquel se trouvent disposés les sacs de couchage de gens réduits à vivre là.

Des « travaux seront réalisés dans le courant de 2021 et devraient être terminés pour la réouverture du square Viger à l’automne 2021 », dit la Ville sans donner plus de précision sur les restaurations nécessaires ni sur la préservation actuelle du monument. La porte-parole de la Ville indique qu’on pourrait remettre dès cet automne la base du monument au square Viger, sans parler non plus de sa condition actuelle.

En 1973, le fusil que tenait la représentation de ce Chénier de cuivre repoussé s’était brisé. En 1975, le fusil disparaissait. On en réinstalla un, puis il s’envola de nouveau, avant que toute la statue ne disparaisse à son tour pour céder sa place à la construction du CHUM.

L’importance de Chénier

L’homme de 31 ans, tué par les balles des soldats de Sa Majesté le 14 décembre 1837, dirigeait ce jour-là une soixantaine de patriotes après que Saint-Eustache eut été attaqué. Un feu fut allumé par les soldats dans la sacristie de l’église afin de les en chasser. Les révolutionnaires « durent fuir plus à cause de la fumée que des flammes », explique l’historien Gilles Laporte. Les versions varient quant à la manière exacte, mais Chénier fut abattu, après avoir tenté de fuir le brasier. Son corps fut l’objet d’une autopsie. « Là aussi, les versions varient », explique l’historien au Devoir.

Selon Yvan Lamonde, historien des idées, « Chénier a été un convaincu plutôt exceptionnel. Il a défendu bec et ongles Saint-Eustache ». Il y a eu un oubli « à l’égard de l’importance de Chénier », ce qui en fait « quelqu’un dont on ne se souvient pas à la hauteur de son réel mérite ».

« C’est un personnage très important » dans la conscience du Québec, indique pour sa part Georges Aubin, lui aussi un spécialiste de cette période. À Radio-Canada, on avait organisé en 1968 une sorte de concours pour savoir quel était le héros par excellence du Québec. Et c’est pour Chénier que le public avait fini par voter. » Une anecdote que rappelle aussi Gilles Laporte, ajoutant que l’importance de Chénier a été surtout de montrer que l’élite pouvait être du côté du peuple. « Jacques Ferron, dans Les grands soleils, fait de Chénier un héros solaire. Il montre que nous avons une élite avec nous. Chénier, c’est le chef mort avec tous les autres », même si son engagement s’avère plutôt régional et qu’il n’a pas laissé d’écrits. Ce n’est pas par hasard qu’une cellule du FLQ revendiqua l’usage de ce nom.

Une souscription populaire

À la différence du monument à John A. Macdonald, financé en 1895 par des millionnaires associés aux conservateurs, le monument à Jean-Olivier Chénier est payé entièrement, cette même année, par une souscription populaire. Son coût est estimé à 5000 $, soit plus ou moins l’équivalent de 125 000 $ en 2020. L’idée de ce monument était venue à la suite de l’impossibilité d’inhumer Chénier. Depuis 1837, l’église s’y opposait tout net.

En 1891, devant le refus de l’inhumer, l’idée jaillit de lui élever un monument public. Trois ans plus tard, un comité planifie l’érection. L’administration de la Ville convient d’un espace à lui accorder. Mais dans les milieux conservateurs et ultra-catholiques, on s’y oppose. Une pétition voit le jour pour en empêcher la réalisation. Les opposants déclarent que Chénier est un esprit rebelle, que cette sculpture est de nature à fausser la soumission des Canadiens au régime monarchique en place, qu’elle rend hommage à un esprit factieux.

Mais Chénier était perçu comme un vrai héros populaire. Selon les mots du poète Louis Fréchette, « sa mort nous a conquis notre place au soleil », tout en indiquant qu’à sa mort son cadavre s’était trouvé mutilé, sans raison, par vengeance. « Chénier a une gloire réelle, confirme l’historien Yvan Lamonde, mais l’attention qu’on a voulu lui accorder est inversement proportionnelle à son mérite. »

L’anti-Macdonald

À ceux qui s’opposent à ce monument, le journal Le Réveil répond qu’il est consacré à une figure contraire de celui qu’on vient d’offrir à John A. Macdonald. Que les opposants au monument de Chénier se taisent, clame le journal, « ou bien nous demanderons pourquoi on nous impose sur une place publique la statue d’un politicien dont les états de service se mesurent aux crocs-en-jambe donnés à la justice, à l’honnêteté et au respect des convictions de chacun ».

Le fils de Louis-Joseph Papineau, Amédée, souscrit au monument Chénier. Il offre 100 $. Pour le fils du chef patriote, cette statue de Chénier est à situer en opposition à Macdonald. Selon lui, l’oligarchie qui gouverne aujourd’hui le Canada « veut faire payer l’existence de la statue de Chénier », mais admet « en franchise la statue de son idole sir John A. Macdonald, le fondateur de cette oligarchie ». De l’avis de cet écrivain qui fut un témoin de l’action de son illustre père, les dirigeants qui s’opposent à l’idée de rendre hommage à Chénier « profitent des luttes et des sacrifices de 1837-1840 […] ; de cette révolution qu’ils ont si bien pervertie pour leurs fins égoïstes et corruptrices. »

La Ville de Montréal indique sur son site que le monument Chénier est l’œuvre d’Alfonso Pelzer, un artiste allemand qui, comme plusieurs autres, arrive aux États-Unis à la fin du XIXe siècle. D’autres sites indiquent qu’il est français. On ne lui connaîtrait aucune réalisation à son nom, précise encore la Ville, sinon une statue du président Abraham Lincoln, figure de l’anti-esclavagisme.

Des documents d’époque indiquent que le monument, présenté au Comité Chénier en 1894, est plutôt le fait du sculpteur canadien Louis-Philippe Hébert. L’atelier de ce dernier, érigé par le père d’Henri Bourassa, fondateur du Devoir, se trouvait tout près du square Viger, là où le bronze fut installé après qu’il eut d’abord été question de lui trouver une place dans ce qu’on désigne désormais sous le nom du parc La Fontaine.

Sur le socle de granit brun de la statue, on devait écrire : « Vive la liberté ! » On y lit aujourd’hui « 1837-1895 Chénier ». Il devait être inauguré au jour de fête qu’est le 24 juin, mais le fut finalement le 24 août, devant 2000 personnes réunies sous la pluie. Elles finirent par se retrouver au Monument national, rue Saint-Laurent, pour entendre des discours, dont celui de l’homme politique ontarien James David Edgar, un défenseur du français au Canada, venu exprimer en anglais son appui à Chénier : « Je suis venu ici, en ce jour pour dire que la mémoire du patriote qui a versé son sang pour la cause de la liberté est digne d’être honorée par tous ceux qui partagent les bienfaits de cette liberté. »

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