Montréal, «last call»

Mercredi 30 septembre, 17 h 45. Le premier ministre François Legault vient d’annoncer que les rassemblements intérieurs seront interdits. Ceux dans les parcs aussi. Avant le reconfinement, un dernier verre.

Textes: Natalia Wysocka. Photos: Marie-France Coallier


 

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Sur l’avenue Monkland, dans le quartier Notre-Dame-de-Grâce, Louise et Jeremy Taylor prennent une boisson chaude sur la terrasse du MELK, dont ils sont des habitués. On interrompt les deux amateurs de plein air en pleine discussion sur les nouvelles mesures gouvernementales. « Ne pas se réunir dans les maisons, je comprends, dit Louise. Mais à l’extérieur? Pourquoi pas? Et pourquoi ferment-ils les musées? Les bibliothèques? Il y a un peu de confusion. » Leur chien Winston, lui, est heureux. Des maîtres en confinement, ça signifie quand même beaucoup de promenades. (Voyons le positif!)

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Juste en face, au Pigeon Café, le chef Gabriel Aubé prépare son dernier service avant de passer à la livraison. Le restaurant, ouvert en pleine pandémie, en juin, a rallié les résidents du quartier grâce à sa chakchouka, sa carte de vins nature et sa terrasse recouverte de verdure. Avec le passage en zone rouge, plus des trois quarts du personnel seront mis à l’arrêt. « Ça nous crève le cœur, dit le cuisinier. Surtout avec la PCU qui se termine. Mais on n’a pas le choix. » Puisque peu de leurs employés ont des permis ou des voitures (« On est à Montréal »), ils devront pour l’instant faire affaire avec les Uber Eats et Doordash de ce monde, qui prennent d’importantes commissions sur les ventes. Vingt pour cent, trente pour cent. Immense.

 

Alors que le 5 à 7 démarre, plusieurs clients réguliers viennent saluer l’équipe. À l’entrée, un tableau avec une citation de l’humoriste-grincheux Larry David les accueille d’un « pretty, pretty, pretty good ». Ça va bien aller ? « Nous allons nous ajuster, assure la gérante, Estefania Orosco. Continuer. Et simplement essayer… de survivre. »

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À deux rues de là, chez Juliette & Chocolat, Tobias Narayanin, gérant de la succursale sise rue Sainte-Catherine, est venu donner un coup de main à ses collègues. Tous portent leur chapeau rouge signature. La salle va fermer ce soir, restera la boutique à l’entrée. Et seulement deux employés à la fois. « On a de la peine. On espère que les gens ne vont pas nous oublier, confie Tobias. Après la réouverture, on avait de l’espoir, mais la deuxième vague fait mal. Surtout moralement. On se sert les coudes. » Il le faut. Aida Aziz, qui y travaille à temps plein, devra passer le mois à la maison. Sa coéquipière Tatiana Michel aussi. « Durant le premier confinement, je me suis ennuyée chez moi. Ici, mes collègues sont extraordinaires, j’ai des clients qui sont devenus des amis et il y a du chocolat partout. Que demander de plus? »

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Au Tres Amigos, le mercredi, c’est spécial fajitas. À la succursale sur Sainte-Catherine, Carlos Justo prépare deux margaritas jalapeño qu’il verse dans des coupes gigantesques. Dans la salle habituellement bondée d’étudiants, l’ambiance est un tantinet moins festive. Le barman souriant, même derrière son masque, assure pourtant d’un ton joyeux que ça va. « C’est certain que tout le monde est triste. Personne ne veut que ça cesse. Tout le monde veut travailler. » Pendant les 28 jours à venir, il prévoit s’ennuyer des clients – et étudier très fort le français. Pendant qu’il termine une commande de shooters, dans les haut-parleurs, le musicien portoricain Wisin chante le tube Vacaciones. « Solo me basta mis amigos. » J’ai juste besoin de mes amis. En cette dernière soirée de retrouvailles, tout le monde partage son avis.

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Si le centre-ville est relativement tranquille, devant les BBQ coréens Seoul Chako et Sota BBQ, les files s’étirent. Alyona Ovichkina a invité ses amis Thomas Gorin et Clément Sombret à partager un dernier repas avant ce qui prend des airs de quasi-apocalypse. « On voulait soutenir les restaurateurs. Il faut être solidaires », dit celle qui travaille, elle aussi dans le domaine, et qui s’est retrouvée à l’arrêt en ce 30 septembre. De rester à la maison, de ne pas se voir, de ne pas rigoler ensemble, sera assurément difficile. « Mais il faut le faire pour les autres, remarque Thomas. Pour les personnes âgées, pour les personnes à risque. » Le gérant arrive à la course et leur annonce : « Votre table sera prête dans 30 minutes! »

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Justement, Ben Ging s’apprête à accrocher son tablier. C’est sa dernière soirée, mais c’était prévu, raconte-t-il en faisant cliqueter continuellement son stylo, qui lui sert à noter les entrées et les sorties des clients. « Après sept ans dans ce resto, et dix ans à Montréal, le gérant déménage. Sa destination : Cambridge, Ontario. « J’ai trouvé un autre emploi dans une petite place de brunchs. Je me marie, je veux faire plus d’argent! s’esclaffe-t-il. J’ai beaucoup aimé habiter ici. Mais les petites villes, ça me plaît. C’est tranquille. » Il prend la pose, puis, vite, vite, vite, il rentre à l’intérieur, lunettes de protection sur le nez, masqué. Ça roule.

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Chez La Belle et la Boeuf, Joe Carps frotte ses menus au désinfectant. Son t-shirt le dit : « Joe. Gérant. » Dans les haut-parleurs, on entend l’album mythique de Hole, Live Through This. On va passer au travers. Joe et ses collègues vont passer à la livraison aussi. Mais le cœur n’est pas à la fête. Il a dû mettre plus d’une trentaine de ses 45 employés à l’arrêt pour le mois. Certains d’entre eux ont des enfants. « Depuis la fermeture en mars, tout a changé. Pour les employés, pour les clients. Désormais, les tables sont éloignées, l’ambiance n’est plus la même. » Car de l’ambiance, il y en a habituellement à la pelle dans ce lieu où les cocktails colorés remplissent les pots Masson, où les copains se réunissent, et où la musique résonne fort. Justement, à ce sujet, le groupe Boston a remplacé Courtney Love avec l’éternel More Than A Feeling. Plus qu’un sentiment, on ressent un petit vide en dedans. Surtout quand Joe nous annonce que les restaurateurs se préparent déjà à affronter une troisième, voire une quatrième vague d’ici 2021…

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Plus loin sur Sainte-Catherine, les cônes orange, les barrières, les trous partout, et les affiches « Nous sommes heureux de vous retrouver » semblent narguer les passants. Si seulement passants il y avait. C’est triste, vide et froid. Mais voilà Kevin White qui marche, enjoué, vers le cinéma ScotiaBank. À l’entrée, les affiches du Tenet de Christopher Nolan – LA superproduction qui devait relancer l’industrie américaine estivale – décorent le lieu désert. Tout l’été, le sympathique étudiant en cinéma à Concordia a enchaîné les visionnements dans les salles à travers la ville. Ses coups de cœur absolus? Nadia Butterfly et La Déesse des mouches à feu. « Ça me rend triste que ces films n’aient eu qu’une ou deux semaines à l’affiche », se désole-t-il. Ce soir, le passionné de réalisation se permet toutefois un « petit plaisir coupable » en allant voir Unhinged, avec Russell Crowe. En allant le revoir, plutôt. « C’est juste du gros fun. Je sais dans quoi je m’embarque pour mon dernier film avant… je ne sais pas combien de temps. J’avais fait la même chose au premier confinement. J’ai couru voir The Hunt! »

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Au Agrikol, resto haïtien sis sur la rue Atateken, les rires, les discussions et l’album Player Pa Bay de Mass Vocal rythment la soirée. Le Ti-Agrikol, bar adjacent, n’a pas rouvert depuis mars. Mais chez son grand frère, malgré les masques et les panneaux de plexiglas, il y a de la vie, du plaisir. « On nous dit que tout ça, c’est pour 28 jours. Mais seul l’univers le sait vraiment! » lance Ralph Destiné, en éclatant d’un rire franc. C’est que l’administrateur des lieux est prêt : « Au premier confinement, on était dans l’urgence. Là, on a de l’expérience. » Cinq jours par semaine, son institution compte offrir des plats en livraison. Le menu sera plus garni. Certains employés deviendront livreurs. Ils feront aussi affaire avec les applications établies. « Avec le chef, on va s’amuser un peu, promet Ralph. Nous allons ajouter un autre type d’accras, par exemple. De nouveaux desserts. Du chocolat chaud. Des items qui vont apporter de la chaleur. De l’amour. Nous en aurons bien besoin. »

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Au cœur du Vieux-Montréal, dans ce petit bijou caché qu’est le Parliament, règne une ambiance feutrée. Au bar, un homme seul sirote son whisky. Dans la salle, des habitués dégustent un dernier plat cambodgien avant que minuit ne sonne. L’extrêmement classe Chanthy Yen navigue entre les tables, salue ses clients, ouvre une bouteille avec adresse, apporte un magnifique dessert. Puis, celui qui a travaillé au mythique El Bulli Lab, à Barcelone, se pose un instant. « En tant que chef et gérant de ce restaurant, je dois toujours m’efforcer d’amener de la lumière et de la joie dans le monde, confie-t-il. Mais ces derniers jours, je me suis réveillé avec le cœur brisé. » Le milieu de la restauration souffre, dit Chanthy. La décision du gouvernement semble extrême. « Notre douleur est immense. Nous pousser à fermer si rapidement, avant beaucoup d’industries, nous semble un peu injuste. Mais nous allons passer au travers. Du mieux que nous pouvons. Pour les gens qui nous aiment. Pour Montréal. »