La maison La Fontaine enfin restaurée

La villa La Fontaine, située sur l’avenue Overdale, à Montréal, a retrouvé, du moins pour ce qui est de son extérieur, son lustre du XIXe siècle.
Photo: Adil Boukind Le Devoir La villa La Fontaine, située sur l’avenue Overdale, à Montréal, a retrouvé, du moins pour ce qui est de son extérieur, son lustre du XIXe siècle.

Ruine quasi totale jusqu’à tout récemment, la villa cossue du premier ministre Louis-Hippolyte La Fontaine, témoin du passé bourgeois de Montréal, revit dans l’élan d’un projet immobilier qui l’a par ailleurs quasi ceinturée. Même si l’intérieur de la villa n’est toujours pas terminé, la résidence restaurée vient d’être inaugurée en grand, en même temps qu’a été dévoilée une plaque de bronze qui souligne l’importance de son plus illustre occupant.

La maison a passé bien près d’être perdue à jamais, rappelle l’architecte Anik Shooner, en énonçant la liste des outrages subis par la propriété au cours des quarante dernières années. L’importance du lieu n’était pourtant pas ignorée. La maison, en principe, était officiellement protégée par la Ville de Montréal depuis janvier 1988. Héritage Montréal avait demandé, en 2005, au ministère fédéral de l’Environnement de s’engager à acquérir la maison et de voir à la transformer en un lieu de commémoration. D’autres projets, mort-nés comme celui-ci, n’avaient pas davantage réussi à retarder la dégradation du lieu. Même l’État québécois, qui avait officiellement classé le bâtiment en 2012, n’avait pas su retarder un effondrement de plus en plus prévisible.

Faute de moyens publics

« Je ne peux pas parler pour les décisions qui ont été prises, ou pas, depuis les années 1980 », a expliqué en entrevue l’élue Anne-Marie Sigouin, présidente de la Commission sur la culture, le patrimoine et les sports à la Ville de Montréal. « La Ville ne peut pas, à elle seule, sauvegarder, préserver et mettre en valeur les bâtiments de valeur patrimoniale qu’on trouve à Montréal. […] Des entrepreneurs, qui ont à cœur le patrimoine montréalais, qui ont la volonté de préserver les éléments qui font partie d’un projet, à mon sens, on a là des conditions gagnantes. »

Pour Anne-Marie Sigouin, il n’en demeure pas moins qu’« on n’arrive pas à sauvegarder les bâtiments seulement avec un statut de protection », qu’il soit national ou municipal. Idéalement, dit-elle, la Ville aurait les moyens d’acheter de tels bâtiments pour les offrir à la communauté, pour en faire des lieux publics significatifs. « Mais on n’a pas ces moyens-là. »

La villa La Fontaine a retrouvé, du moins pour ce qui est de son extérieur, son lustre du XIXe siècle, tout en étant désormais flanquée, par-derrière, de deux hautes tours de 38 étages et, vers l’ouest, d’une enfilade d’une vingtaine de maisons de ville, sans parler d’un stationnement souterrain de 5 étages.

On ignore encore qui occupera ce bâtiment, mais le promoteur confirme au Devoir que la maison sera vendue.

Le patrimoine est important pour nous, affirme Vincent Kou, vice-président au « développement corporatif et croissance » du groupe Brivia, principal promoteur des projets de construction sur cet immense terrain qui reste attaché à l’existence même de la villa La Fontaine.

Le groupe Brivia, très actif partout au Québec depuis vingt ans, s’apprête à construire la plus haute tour du centre-ville de Montréal, indique Vincent Kou au Devoir. L’immeuble sera aussi haut que la Place Ville-Marie, avec 61 étages, à deux pas du magasin La Baie.

Vincent Kou et son partenaire Kheng Ly, qui a lu un discours en français pour l’inauguration, ont remercié leurs nombreux associés, dont la Banque de Chine.

En entrevue, Vincent Kou se dit sensible au patrimoine montréalais. A-t-il d’autres projets de restauration ? « Pas de restauration mais de préservation », dit-il en évoquant un projet de façadisme qu’il donne en exemple de ses bonnes pratiques en la matière. « Rue Lincoln, nous avons un projet avec trois grandes maisons victoriennes. On a préservé les façades. Ça fait partie de ce qu’on fait avec la Ville. »

La maison La Fontaine, avec ses pierres calcaires, est un exemplaire du Montréal bourgeois de l’époque. Elle reste un des rares témoins du Montréal de cette époque, a expliqué Anik Shooner, l’architecte responsable du projet. Dira-t-on la même chose, dans un siècle, devant les grandes tours de verre et d’aluminium qui ont poussé à proximité ? « Comme au XIXe siècle, il y aura des choses qui vont disparaître », a fait valoir l’architecte.

Qui était La Fontaine ?

Le nom de Louis-Hippolyte La Fontaine évoque qui un tunnel, qui un parc important, qui une institution de santé publique.

Né à Boucherville, La Fontaine est reçu avocat en 1828. Ses camarades, au collège, l’appellent « grosse tête », en raison de sa mémoire prodigieuse mais aussi, peut-être, en raison de son attitude. La Fontaine sera en tout cas l’instigateur, avec Robert Baldwin, du gouvernement responsable au Canada de l’union forcée qui résulte de l’écrasement militaire des révoltes populaires de 1837-1838.

Lié au Parti patriote dirigé par Louis-Joseph Papineau, La Fontaine est élu député de Terrebonne en 1834. Dans les journaux, bonne plume, il se montre très critique. On lui doit des textes polémiques, dont Les deux girouettes, qui expriment son anticléricalisme.

En 1837, devant les soulèvements qui promettent le sang, il écrit à Lord Gosford. Il demande à convoquer le parlement afin de dénouer l’impasse. En vain.

La Fontaine va se rendre à Londres et Paris pour tenter, à sa manière, de trouver dans ces métropoles coloniales une issue convenable aux affrontements. Lorsqu’il rentre en Amérique, en juin 1838, il va tout de suite saluer son ami Papineau, alors en exil aux États-Unis, à Saratoga.

À la reprise des hostilités en 1838, La Fontaine est arrêté puis relâché. Il se fait conseiller juridique des prisonniers, alors arrêtés par centaines. Il sert, à ce titre, d’intermédiaire entre le gouvernement et ceux qui sont déportés vers les Bermudes.

La Fontaine apprend à faire avec ce régime colonial en négociant avec lui. Habile à concilier ce qui apparaît d’emblée inconciliable, il s’accommode du régime en place, qui par ailleurs le fait bien vivre, comme en témoigne sa maison cossue. Il devient premier ministre du Canada-Est, d’abord de 1842 à 1843 puis de 1848 à 1851.

À 34 ans, La Fontaine fut le plus jeune premier ministre canadien-français de l’histoire. Son premier discours, en 1842, sera en français, même si l’Acte d’Union en interdit l’usage.

En 1843, c’est lui qui fait en sorte que les procédures judiciaires contre Papineau cessent. Et ce sera lui encore qui, en 1849, proposera une loi pour indemniser les victimes des soulèvements de 1837-1838, ce qui le conduisit dans la tourmente.

Lorsque Lord Elgin, le gouverneur général, en accord avec la politique de La Fontaine, donne la sanction royale à ce projet de loi le 25 avril 1849, une bande d’émeutiers, soutenue par la clameur des conservateurs, fait irruption dans l’édifice du parlement canadien. L’édifice est alors situé à proximité du port de Montréal. Torches à la main, ils mettent le feu, sans qu’on tente vraiment de les arrêter, observent des témoins.

Il est à noter que, dans un autre théâtre de l’Empire, ce même Lord Elgin usera à son tour de la torche et du saccage en guise de politique. Elgin va en effet ordonner, en 1860, la destruction du palais d’été de l’empereur chinois Xianfeng, reconnu pour être d’une beauté exceptionnelle.

Destruction

Au parlement canadien, les émeutiers ne font pas de quartier. Même la fabuleuse bibliothèque est détruite. Dès le lendemain, dans un même élan, les émeutiers se précipitent à l’attaque de la villa de Louis-Hippolyte La Fontaine. L’entrée, en surplomb de la riche maison, est forcée. Les vandales déboulent à l’intérieur, dévastent tout. Les boiseries et le mobilier de style sont fracassés. Les appuis des fenêtres et des volets sont arrachés. Les beaux planchers de bois volent en éclats. La porcelaine dans laquelle ces gens boivent et mangent est projetée partout au sol. Le feu est mis aux écuries. Les élégantes voitures dans lesquelles se déplacent le politicien et sa famille sont détruites.

En août, une nouvelle attaque est lancée contre la maison. Mais cette fois, les assiégés étaient préparés à tirer. Les échanges de tirs se soldent par six blessés et un mort. Par la suite, La Fontaine est attaqué, en pleine rue, à deux reprises. Et on tente de mettre le feu à un hôtel où il se trouve, pour l’empêcher de plaider contre ses assaillants.

Les pierres calcaires grises des murs de sa demeure proviennent de carrières de Montréal. Elles portent encore les marques des projectiles qui furent lancés contre elle, fait remarquer l’architecte Anik Shooner.

À l’époque de La Fontaine, un vaste verger se trouvait devant la maison. Une douzaine de jeunes arbres y avaient été arrachés par les émeutiers. À côté de cette maison aujourd’hui restaurée, même si on ignore encore ce que l’avenir lui réserve, on vient de replanter quinze pommiers. L’un d’entre eux est déjà mort.

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Une version précédente de ce texte, qui identifiait le partenaire de Vincent Kou comme étant Chee-Sing Yip, a été modifiée.