En coulisses: André Morissette, directeur de l’accueil et de la billetterie

À bientôt soixante ans, André Morissette codirige une compagnie de théâtre pour enfants (les Productions Archipel Le Melon) et, tout aussi comblé soit-il par son travail au Théâtre d’Aujourd’hui, ne renonce pas à son envie de remonter sur scène.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir À bientôt soixante ans, André Morissette codirige une compagnie de théâtre pour enfants (les Productions Archipel Le Melon) et, tout aussi comblé soit-il par son travail au Théâtre d’Aujourd’hui, ne renonce pas à son envie de remonter sur scène.

Parler de culture en tant que secteur industriel peut faire grincer des dents ceux qui craignent que l’on réduise l’art à des colonnes de chiffres. Ceux-ci révèlent toutefois une réalité économique de poids : l’industrie culturelle emploie environ 178 000 personnes au Québec, générant des retombées annuelles de près de 9,4 milliards de dollars. Le Devoir consacre une série à ces travailleurs de l’ombre. Cette semaine, on rencontre le gardien d’un certain décorum.

Chaque soir, lors des trois premières représentations d’un nouveau spectacle, André Morissette se réfugie dans le guichet du Théâtre d’Aujourd’hui afin de tendre l’oreille à ce que l’on appelle « les retours de scène ». Autrement dit : le directeur de l’accueil et de la billetterie écoute son propre radio-théâtre à lui.

« Les placiers qui sont dans le hall n’en reviennent jamais, ils me disent : “Viens jaser avec nous.” “Non, j’écoute la pièce !”» Pourquoi tient-il à vivre à nouveau un spectacle qu’il a déjà eu la chance de voir lors de la générale du lundi ? « Parce que ça me donne un avant-goût de comment ça se passe avec les spectateurs. Parfois, dans le jeu, dans le rythme du spectacle, dans une absence de réaction à un moment clé, on sait que c’est une bonne ou une mauvaise soirée. »

Né à Malartic en Abitibi, André Morissette est happé par la puissance des mots mis en scène lors d’un spectacle de la poète Suzanne Jacob présenté le midi, dans l’auditorium de son école secondaire. « Mais le vrai déclencheur, ça a été de voir Le temps d’une vie [1974] de Roland Lepage à Val-d’Or. Murielle Dutil jouait une même femme à différents âges, de la jeune fille à la grand-mère. On avait rencontré les comédiens après lapièce. J’étais énervé, ça n’avait aucun bon sens. »

Il se présente aux auditions de l’École nationale de théâtre avec la candeur de ses presque seize ans et une voix n’ayant pas encore tout à fait mué. Son extrait de Phèdre devait émouvoir ; il fera plutôt jaillir les rires chez Michelle Rossignol, qui compte parmi le jury.

C’est la même Michelle Rossignol qui, plusieurs années plus tard, alors qu’elle occupe la direction artistique du Théâtre d’Aujourd’hui, lui propose de prendre en charge diverses tâches ayant trait à l’accueil du public — un poste à inventer, qui ne porte pas encore de titre officiel. Après avoir été directeur artistique de deux restaurants théâtraux (La Maison hantée et Le Jardin du baron fou), le comédien diplômé de l’École de théâtre du cégep de Saint-Hyacinthe accepte cette petite partition, qui gagnera en ampleur d’année en année. Il amorcera cet automne sa 25e saison comme directeur de l’accueil et de la billetterie.

Dans la cuisinette des employés du Théâtre d’Aujourd’hui, André Morissette s’excuse profusément — même si ce n’est vraiment pas nécessaire — de pleurer celle qui lui offrait il y a un quart de siècle ce rôle de l’ombre, sans doute le plus important de sa carrière. Michelle Rossignol nous quittait le 18 mai 2020 à l’âge de 80 ans. « C’était une rockeuse, une vraie. Elle avait du bagout. Et elle te serrait la main, là ! C’était solide. Solide. Elle était franche pis j’adorais ça. »

L’éphémère du théâtre

Il ne reste plus de billets pour une pièce à l’affiche au Théâtre d’Aujourd’hui ? Plusieurs artistes et artisans du milieu théâtral montréalais nous soufflent à l’oreille qu’André Morissette parvient toujours — miraculeusement — à leur dénicher des sièges, même si le guichet affiche complet.

« Ce n’est même pas parce que je suis auteur qu’il fait ça », insiste Olivier Choinière, qui confiait en 2012 un rôle à André Morissette dans Chante avec moi. « André veut vraiment que tout le monde qui souhaite voir un show puisse le voir, parce qu’il a une conscience aiguë de l’éphémère du théâtre. Il sait que ce moment-là, après 24 représentations, ne reviendra plus. »

Parmi les nombreuses responsabilités d’André Morissette : contacter chacun des membres de la distribution d’un nouveau spectacle afin de leur demander qui ils souhaitent inviter à la première. « Il faut s’assurer que tout le monde a des bonnes places. Des fois, c’est aussi simple que si le comédien passe les trois quarts du spectacle du côté jardin de la scène, il va vouloir que ses invités soient assis là. »

Parce que le secret professionnel n’incombe pas qu’aux médecins et aux avocats, le directeur de l’accueil et de la billetterie refuse de souffler le nom de ceux ou de celles qui ont déjà déversé sur lui un trop-plein de trac. « Ils vont s’énerver pour des détails », explique-t-il avec au visage un sourire plein de douceur. « Il faut que leur nervosité aille quelque part et je le prends toujours bien. »

Mais le vrai déclencheur, ça a été de voir "Le temps d’une vie" [1974] de Roland Lepage à Val-d’Or. Murielle Dutil jouait une même femme à différents âges, de la jeune fille à la grand-mère. On avait rencontré les comédiens après la pièce. J’étais énervé, ça n’avait aucun bon sens.

 

Une présence discrète

Le soir de la première, au moment où le public franchit le hall, André Morissette se poste toujours au même endroit, juste à côté du bar, afin de superviser son équipe d’ouvreurs. « On pourrait dire que j’ai ma petite scène, oui. » Il est ainsi le gardien d’un certain décorum, l’accueil du public étant conçu au théâtre avec une chaleur et une délicatesse qui contraste avec le traitement que l’on réserve aux spectateurs dans bien d’autres salles, où l’on peut parfois se sentir comme du bétail.

« Au théâtre, c’est l’antitraitement bétail, dit Olivier Choinière. Tu te sens accueilli au théâtre comme un individu d’abord — un individu qui va faire partie d’un groupe —, parce que ta présence compte. »

À bientôt soixante ans, André Morissette codirige une compagnie de théâtre pour enfants (les Productions Archipel Le Melon) et, tout aussi comblé soit-il par son travail au Théâtre d’Aujourd’hui, ne renonce pas à son envie de remonter sur scène. « Je veux jouer, mais en même temps, j’ai peur. Moins tu joues, moins t’es alerte. C’est un muscle. Des fois, je rêve de faire un solo, puis je me ressaisis et je me dis : “Voyons, arrête de rêver à ça”. »

« André, c’est une présence discrète, souligne Olivier Choinière. Il est très présent, tout en étant absent de la scène. Il y a la direction artistique, mais il y a aussi tous ces gens comme André, tous ces gens qui habitent un espace depuis toutes ces années, qui font l’âme d’un lieu. »

Au deuxième étage du Théâtre d’Aujourd’hui, dans leurs bureaux aux murs couverts de photos immortalisant d’ineffaçables moments de grâce survenus sur scène, le journaliste se risque à une question éculée sur ce qu’il nommera pompeusement “les grands artistes”. À quoi reconnaît-on un grand comédien, une grande comédienne ? demande-t-il à André Morissette, qui les a tous observés de près.

« C’est une drôle d’expression, un grand artiste, je trouve. L’artiste est artiste au moment où il est là, sur scène. Peut-être qu’il sera là une seule fois dans sa vie, peut-être qu’il va jouer des milliers de soirs, mais au moment où il était là, sur scène, il était un artiste. »