De quoi parler quand tout est annulé?

La Place des arts doit connaître sa saison la plus calme de son histoire.
Photo: Adil Boukind Le Devoir La Place des arts doit connaître sa saison la plus calme de son histoire.

Le Devoir prend le pouls de cette saison des festivals sans festivals dans « Un été culturel à inventer », une série de quatre textes témoignant en direct de cette entreprise de sauvetage de nos beaux mois ensoleillés. Cette semaine : les médias.

« On s’est demandé comment combler ce vide. » C’est Claude Fortin, le rédacteur en chef du Téléjournal 22 h, à Radio-Canada, qui lance le mot-clé : le vide. Première industrie à être confinée et dernière à renaître, le monde du spectacle et des arts vivants a dû tout annuler pendant cette belle saison 2020, exception faite de quelques initiatives intimes et inventives. Un vacuum qui a nécessairement forcé les médias à changer leurs habitudes de couverture, troquant notamment les festivals pour les écrans et les séries de réflexion.

Les lecteurs habituels de ces pages le savent : Le Devoir met toujours beaucoup d’énergie à couvrir les grands et les petits événements culturels estivaux, en entrevues et en retours critiques. L’approche est un peu différente en télé, mais c’était presque une tradition estivale du côté du Téléjournal de fin de soirée d’envoyer une équipe sur le terrain. « En général, à la fin de chaque TJ, on couvre en direct les grands spectacles et le début des festivals », résume M. Fortin.

Et que dire du magazine Jeu, spécialisé dans les arts vivants, pour qui la fin du printemps et le début de l’été représentent la saison forte, notamment avec le Festival TransAmériques (FTA) et l’OFFTA, sans oublier le Carrefour international de théâtre de Québec. « Déjà, il y avait la fermeture des théâtres, explique son rédacteur en chef, Raymond Bertin. Donc on a arrêté de faire des critiques sur notre site, il y a une vingtaine de personnes qui collaborent qui ont été mis au chômage forcé du jour au lendemain. » Le début de l’été est en temps normal « l’apogée » de sa couverture critique.

Et on couvre aussi le secteur culturel qui est en mutation et qui est en état de crise. Donc, ça nous donne des reportages d’affaires publiques super intéressants, quoique souvent bien tristes.

Le numéro de mars de Jeu a été livré en juin, et celui prévu en juin devrait trouver ses lecteurs en septembre, si tout va bien. Mais le coup a été dur, se désole M. Bertin. « Nos annonceurs, beaucoup des théâtres et des festivals, n’ont pas renouvelé leurs ententes publicitaires en raison de l’incertitude de leur propre programmation. On calcule une perte de 25 % des revenus de publicité, plus la baisse des ventes en librairie. »

Du côté du magazine spécialisé, on a offert en ligne quelques entrevues, et plusieurs courts textes sur le sort des événements chers à la publication. « Peu à peu, les brèves se sont attachées aux initiatives de diffusion numérique, il fallait accorder une importance à ça », note M. Bertin.

Analyser, documenter

Au Devoir, LeD Magazine du week-end a subi une cure minceur forcée depuis le début de la pandémie, explique le directeur, Brian Myles. Et la saison estivale ne le fera pas engraisser. « En l’absence d’une préoccupation, d’une stratégie pour déconfiner le secteur, on se retrouve avec un été culturel qui est à l’eau », explique-t-il.

Une des façons de faire du quotidien de la rue Berri est de multiplier les séries de textes. À Québec, on peut aussi voir que Le Soleil, qui ne peut plus compter sur le gigantesque Festival d’été de Québec pour nourrir sa couverture, a aussi livré des papiers thématiques sériels, notamment sur les métiers d’art et sur l’art public dans la capitale.

« La couverture culturelle au Devoir, ce n’est pas une succession d’événements et de critiques, c’est aussi une réflexion plus large sur l’industrie culturelle, sur les modèles d’affaires et sur cette capacité fine d’analyse et de compréhension du secteur, précise Brian Myles, qui note justement que le présent texte illustre bien cette approche. Et en ce moment, l’industrie, ses transformations, son repositionnement méritent d’être couverts. »

 

Cet été, même le TJ 22 h s’est mis aux concepts avec « Un été inédit ». « Normalement, je n’ai pas de séries d’été, mais celle-là, je l’ai créée justement parce que je voulais compenser le fait qu’on ne pouvait pas avoir des directs sur les grands sites des festivals. » Du lundi au jeudi, le concept propose aux téléspectateurs un lieu, un musée, un spectacle vintage et une activité à faire. Parmi les spectacles mis en lumière, on note le passage de Pink Floyd au Stade olympique, celui de Paul McCartney sur les Plaines et le fameux Magie rose de Diane Dufresne.

Claude Fortin le précise : après une petite panique en début de saison, l’actualité s’est aussi faite généreuse. « Et on couvre aussi le secteur culturel qui est en mutation et qui est en état de crise. Donc, ça nous donne des reportages d’affaires publiques super intéressants, quoique souvent bien tristes. »

Un grand trou noir

Du côté du magazine Jeu, on a par ailleurs profité de l’infolettre de la publication pour ramener de vieux papiers qui pouvaient éclairer la réflexion au présent : un sur le vivre-ensemble, un sur le rapport au public, et un dernier sur le numérique et les arts de la scène. « Heureusement, nos numéros ne sont pas arrimés à l’actualité systématiquement, note M. Bertin. Ce sont des dossiers sur des enjeux plus larges, alors ils demeurent pertinents longtemps. »

Pour le directeur du Devoir, il a aussi fallu que les domaines scrutés par ses troupes soient modifiés pour épouser les désirs culturels du moment. Avec au cœur de celles-ci les écrans, surtout les petits. « Le gros des activités culturelles, c’était d’écouter en rafale les séries, sur Netflix, AppleTV, Disney+… Les habitudes de consommation ont changé, et notre couverture a dû changer. »

Raymond Bertin, de Jeu, a pour sa part décidé de créer sur son site la rubrique « Entracte », un espace ouvert au milieu pour qu’il s’exprime et qui faisait aussi vivre le site Web de la publication. « Ça pouvait être une scène de théâtre, un texte, des balados, toutes sortes de choses. Elle va demeurer à la disposition du milieu, dit-il. Mais lorsque j’ai invité les artistes à se saisir de cet espace, plusieurs ont décliné l’invitation en se disant incapables de prendre la parole en cette période difficile, ou préférant profiter de cette pause pour se taire — ne voulant pas ajouter au brouhaha ambiant —, peut-être pour se concentrer sur une œuvre ou simplement pour profiter de cet arrêt forcé, et plein d’incertitude, pour se recueillir. Mais je suis convaincu que dès le mois d’août, plusieurs auront retrouvé le goût de s’exprimer… »

Et même si tout allait bien pour l’automne, la création et la publicité ne seront pas en reprise instantanée, note Brian Myles. « Il y a un retard de création qui sera permanent, on va avoir vécu une situation où il y aura six gros bons mois de créativité qui n’existe tout simplement pas. Dans le long temps de l’histoire, il y aura un grand trou noir qui va s’appeler COVID 2020. C’est triste pour les créateurs, on a perdu quelque chose qui ne se retrouvera pas. Et pour nous, il y a des revenus publicitaires qu’on ne retrouvera pas non plus. »