Le C.A. du MBAM veut mettre Nathalie Bondil sur la touche

Chose certaine, la manière dont s’est faite la nomination de Mary-Dailey Desmarais n’a pas plu à Nathalie Bondil (sur la photo).
Photo: Jacques Nadeau Archives Le Devoir Chose certaine, la manière dont s’est faite la nomination de Mary-Dailey Desmarais n’a pas plu à Nathalie Bondil (sur la photo).

C’est bien le départ de Nathalie Bondil — directrice générale et conservatrice en chef du Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM) — que souhaite le conseil d’administration de l’institution, secouée par une crise interne aux multiples ramifications.

Des documents obtenus cette fin de semaine par Le Devoir montrent ainsi que les points de tension sont nombreux entre Mme Bondil et le conseil d’administration (C.A.), tant au sujet du climat de travail que du processus de nomination de Mary-Dailey Desmarais comme directrice de la conservation. Celle-ci est membre d’une famille qui exerce une forte influence au MBAM.

Nathalie Bondil a reçu vendredi du conseil d’administration une proposition de règlement qui vise à « promouvoir une transition de fonctions harmonieuse, ordonnée et respectueuse », selon des informations rapportées par La Presse dimanche. Nathalie Bondil a elle-même confirmé avoir reçu cette offre, qu’elle juge « totalement inacceptable ».

Le conseil lui propose essentiellement de rester en poste jusqu’à la fin de son mandat, le 29 juin 2021, mais dans un rôle restreint. Elle conserverait « son titre et son plein salaire » et continuerait de participer « aux annonces officielles ». Elle pourrait aussi organiser deux dernières expositions… mais celles-ci devraient être approuvées par le président du conseil d’administration, Michel de la Chenelière.

On comprend ainsi de ce plan que Mme Bondil, grande patronne du MBAM depuis 2007, serait de facto placée sur la touche, ou minimalement sous surveillance.

M. de la Chenelière n’a pas souhaité faire de commentaires dimanche. Il n’a nié aucune information. Nathalie Bondil avait promis de donner sa version des faits, mais s’en est finalement abstenue.

Le Devoir rapportait jeudi et vendredi que le poste de Nathalie Bondil était menacé et qu’une crise interne secouait le MBAM. Michel de la Chenelière refuse depuis de confirmer le statut de Mme Bondil au sein du MBAM.

Vendredi, la ministre de la Culture, Nathalie Roy, s’était dite « estomaquée » d’apprendre que l’on souhaitait indiquer la sortie à Mme Bondil. « Le MBAM, disait-elle, “c’est” Nathalie Bondil ! » Dimanche, Mme Roy a réitéré être « consternée d’apprendre qu’on met en doute les qualités » de Mme Bondil. Mais elle ne peut concrètement rien faire. Son cabinet a précisé que « bien que le gouvernement nomme 9 des 21 membres de son conseil d’administration, il n’a aucun droit de regard sur le choix du directeur ou de la directrice générale du MBAM ». En 2019, Québec a octroyé près de 16 millions en subventions au MBAM.

L’affaire préoccupe aussi certains mécènes. Dimanche, La Presse donnait la parole à trois d’entre eux (dont le couple formé d’André Desmarais et de France Chrétien-Desmarais), qui se portaient à la défense de Nathalie Bondil.

Climat de travail…

Deux facteurs expliquent cependant la crise et s’imbriquent dans les réflexions du conseil d’administration.

Le premier concerne le climat de travail, que plusieurs ex-employés interrogés par Le Devoir ont qualifié de « toxique ». Le syndicat des employés du MBAM a d’ailleurs confirmé par courriel avoir « interpellé » le conseil d’administration pour lui faire part « d’un climat de travail inapproprié », selon la présidente, Marie-Claude Saia.

« À la suite de notre intervention, le C.A. a agi, notamment en procédant à un diagnostic organisationnel », mentionne Mme Saia en parlant d’un audit indépendant qui a été réalisé pour détailler la situation. Mme Saia a également confirmé que des griefs et une plainte ont été déposés, sans donner de détails « afin de ne pas contaminer le processus ».

Le Devoir a obtenu dimanche le sommaire d’une réunion tenue à huis clos par le comité des ressources humaines du MBAM, le 17 juin. Le procès-verbal confirme la réception d’un grief syndical dans les jours précédents.

… et nomination contestée

L’autre facteur — le processus qui a mené à la nomination récente de Mary-Dailey Desmarais à titre de directrice de la conservation — est indirectement lié à la question du climat de travail.

En effet, le poste de Mme Desmarais a été créé dans la foulée de l’audit mené sur le climat de travail. Sans que l’on connaisse les conclusions de l’audit en question, l’on sait que le conseil d’administration a pris la décision d’alléger les tâches de Nathalie Bondil après avoir pris connaissance du document.

Le Devoir révélait jeudi que Nathalie Bondil souhaitait la nomination d’une autre candidate. Selon la « grille de compétences » rédigée par Mme Bondil, M. de la Chenelière et une troisième personne, Mary-Dailey Desmarais arrivait quatrième parmi les quatre finalistes. Le comité de direction suggérait d’embaucher la candidate arrivée première, et de créer un poste d’adjointe pour Mme Desmarais, dont on jugeait l’expérience trop courte.

Le comité des ressources humaines a toutefois recommandé la nomination de Mary-Dailey Desmarais, et le conseil d’administration l’a entérinée « à l’unanimité », selon M. de la Chenelière.

Plusieurs sources contactées dans les derniers jours ont vanté les qualités de Mme Desmarais, docteure en histoire de l’art de l’Université Yale. D’autres sourcillent toutefois en se demandant si sa nomination ne tient pas également aux liens qui unissent la famille Desmarais et le MBAM.

Mme Desmarais est l’épouse de Paul Desmarais III, petit-fils de Paul G. Desmarais. Au décès de l’épouse de ce dernier, Jacqueline Desmarais, le MBAM avait souligné son grand engagement philanthropique — et celui de toute la famille Desmarais. « Aux côtés de son mari […] et de sa famille, elle a soutenu la mise en œuvre du pavillon Jean-Noël Desmarais, construit en 1991 grâce à un don important du couple de philanthropes et de Power Corporation », rappelait un communiqué du MBAM diffusé en 2018.

Le conseil d’administration du MBAM compte aussi en ses membres l’ex-sénateur Serge Joyal, qui est gestionnaire de la collection d’œuvres d’art de Power Corporation. M. Joyal s’est retiré du processus de sélection de la directrice de la conservation dès que Mary-Dailey Desmarais a été retenue parmi les finalistes, montre le procès-verbal de la réunion du comité des ressources humaines du 17 juin.

La direction mise à l’écart ?

Chose certaine, la manière dont s’est faite la nomination de Mary-Dailey Desmarais n’a pas plu à Nathalie Bondil. Celle-ci a écrit à la mi-juin à M. Joyal et à la secrétaire du conseil d’administration pour dénoncer la manière dont le processus se déroulait. Le Devoir a obtenu copie de cette correspondance.

Après avoir noté la volonté de M. Joyal de se mettre à l’écart des discussions, Mme Bondil écrit constater « dans la formation du premier jury [chargé de mener les entrevues avec les quatre candidats] d’autres types de conflit, avec des personnes qui sont juges et parties — l’une d’entre elles s’étant déjà commise ». Elle dénonçait aussi « le refus de travailler en collégialité avec le comité de direction, malgré [ses] demandes ».

Nathalie Bondil faisait valoir que c’était la première fois que le comité de direction « ne participe pas aux entrevues, alors que ses membres ont une expertise évidente du contexte humain, des équipes, des défis, des besoins, des réalités et du métier ». Elle demandait plus loin formellement que le comité de direction soit intégré au processus de sélection, cela au nom de la « bonne gouvernance ».

Mme Bondil soulignait sa crainte que « tout [soit] joué d’avance », et avouait être « désarçonnée » devant l’allure que prenait le processus.

Deux jours plus tard, le comité des ressources humaines discutait de « la rigueur de ce cheminement [le processus de sélection] et de son respect des Règlements sur l’Administration du MBAM », indique le procès-verbal. Mais le document rappelait par la même occasion que le « processus découle directement du Diagnostic sur le climat de travail et le grief déposé par le syndicat »…

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