Comment réinventer la vie nocturne post-pandémie?

COVID-19 oblige, la culture et la fête nocturnes ont été mises au repos forcé dans un monde où elles n’allaient déjà pas très bien. Dernier de deux textes, cette fois sur la manière de remettre la nuit à jour.

Montréal, ville fermée. La pandémie a bousillé tout d’un coup la vie nocturne de la cité réputée fêtarde depuis un siècle.

« On va savoir que nous sommes revenus à une vie normale quand nous retrouverons une vie nocturne vivante, dit le professeur William Straw de l’Université McGill, pionnier des Night Studies. La nuit, c’est même le terrain où il y a le plus à faire pour réussir le déconfinement. Les activités de nuit se font en proximité sociale, à côté d’étrangers. Quand elles seront à nouveau permises, on aura gagné sur le virus. »

Aura-t-on pour autant gagné sur les nombreux ennemis de la nuit ? Le professeur Straw, comme toutes les personnes interviewées pour ce minidossier, souhaite que sa ville profite de la pause forcée pour repenser son rapport à l’envers du jour.

C’est que Montréal accuse du retard. Ou alors elle a perdu une bonne part de l’avance internationale qu’elle avait dans ce domaine. La reine de la fête entre la période de la prohibition, l’ère du jazz et l’âge disco des années 1970-1980 n’a pas su s’adapter pour désencarcaner sa vie nocturne. Montréal n’est plus qu’une ville entrouverte. Et ce qui vaut pour elle pèse de même ailleurs au Québec.

Les preuves s’accumulent. Des lois et des règlements désuets encadrent la fête endiablée, souvent jugée amorale et corruptrice de la jeunesse. Pierre Thibault, de la Nouvelle association des bars du Québec, donne l’exemple de l’interdiction pour une famille avec enfant de s’installer dans un bar. « Une personne mineure ne peut se trouver dans un bar, une brasserie ou une taverne, que ce soit comme cliente ou comme employée », dit le texte de la Régie des alcools, des courses et des jeux, en introduisant une exception pour les terrasses, avant 20 h.

Un autre exemple : les heures d’exploitation. « Un permis autorisant la vente ou le service de boissons alcooliques pour consommation sur place peut être exploité tous les jours, de 8 h à 3 h le lendemain », dit cette fois le texte de la Régie. On répète : dès 8 h le matin, mais pas après 3 h. De même, il est impossible d’acheter une bière au dépanneur passé 23 h.

« Il y a une peur évidente des activités de nuit, perçues comme des moments de perdition », dit Mathieu Grondin, porte-parole et cofondateur de MTL 24/24, organisme de défense de la vie culturelle et de l’économie de nuit. « Ailleurs au Canada, les bars ferment à 1 h ou 2 h. Ici, c’est 3 h. On a l’impression qu’au-delà de cette limite, la société sera paralysée, que les gens ne travailleraient plus pour faire la fête. Cette stigmatisation vise particulièrement les minorités sexuelles, qui choisissent la nuit comme moment pour s’exprimer sans jugement, sans danger. »

M. Grondin fait défiler la liste des irritants et des incohérences en parlant de l’offre de transport en commun (« il faut un métro de nuit »), de l’alimentation (« il n’y a que du fast-food »), de l’éclairage et de l’aménagement, de la cohabitation aussi, évidemment.

Il y a une peur évidente des activités de nuit, perçues comme des moments de perdition

 

« On s’appelle comme on s’appelle [Montréal 24/24] parce qu’on veut une ville qui vivrait 24 heures, mais aussi une ville capable d’administrer la nuit, de mitiger certaines activités perçues comme nuisibles, dit-il. Du bruit, il y en a le jour aussi. Nous, on pense qu’il y a une façon de faire autrement. On veut être les médiateurs, les traducteurs des besoins de l’existence et des activités nocturnes légitimes. »

Maire de tous les vices

Amsterdam a nommé un maire de la nuit et une cinquantaine de villes du monde ont suivi avec des pistes plus ou moins semblables, dont Berlin, Paris et Prague. Toronto a désigné récemment un « Night Economy Ambassador », premier poste du genre au Canada. Montréal a affiché en février, quelques semaines avant le grand confinement, un poste de commissaire chargé de la politique du bruit et de la vie économique nocturne. Le poste n’a toujours pas été pourvu.

MTL 24/24 a profité de la pandémie pour accélérer la création d’un conseil de nuit, où siègent une douzaine de personnes (dont le professeur Straw). Elles sont réparties dans quatre comités (santé, sécurité, diversité et inclusion ; clubs, bars et salles de spectacles ; festivals ; art de vivre). L’organisme souhaite commencer à retransformer Montréal en ville cool à court terme, dès cet été, en légalisant la consommation d’alcool dans les parcs, en transformant certaines zones industrielles en espaces de socialisation nocturnes.

Les mutations plus structurantes devraient suivre. Francis di Stasio, qui a passé les deux dernières années à Berlin, parle de l’importance de donner du temps clair au temps obscur. Arriver dans un club à minuit pour en être éjecté à 3 h crée un autre rapport aux autres et au divertissement que d’y rester jusqu’aux promesses de l’aube, voire pour plusieurs jours et nuits.

« À Montréal, le contenu est compressé en l’espace de trois heures, le tempo surélevé, les gens impatients, dit le gérant de maisons de disques pour DJ. Tout est serré. Les DJ s’enchaînent, une heure à la fois. En Europe, à Berlin, où les clubs peuvent rester ouverts du samedi soir au lundi matin, tout est étendu et détendu. Les DJ jouent trois ou quatre heures à la fois. Tout est plus calme. La clientèle n’est jamais pressée, ce qui affecte la consommation, les comportements. C’est une tout autre culture de nuit, beaucoup plus calme. »

Le calme est devenu un silence de mort à Berlin, comme ailleurs sur la planète enténébrée, coronavirus oblige. Dans le monde d’avant, les DJ « très jet set » travaillaient en changeant de ville plusieurs soirs par semaine. Ce mode de vie aussi a été arrêté d’un coup.

Certains tourneurs de disques ont transféré leurs performances en direct sur le Web (live stream) pour compenser. Ce moyen permet de garder le contact avec les fans, mais ne rapporte guère, voir rien du tout.

« C’est un Band-Aid sur un bobo », dit M. di Stasio. Le professeur Straw a visionné certains de ces concerts. « Regarder un DJ sur un écran pendant deux heures, ce n’est pas la chose la plus fascinante au monde », dit-il.

Une autre option plus prometteuse propose des concerts sur les plateformes ludonumériques. Un concert virtuel du rappeur Travis Scott a suscité début mai 12 millions de branchements sur celle du jeu Fortnite.

« C’est aussi une solution temporaire, dit M. di stasio. Ça ne remplace pas le réel. Personnellement, je n’irais jamais dans un rassemblement de 150 personnes tant qu’on n’aura pas un vaccin. C’est trop risqué. J’espère un retour à la normale le plus tôt possible, mais je ne suis pas pressé de retrouver la vie nocturne tant qu’on n’a pas une solution au virus. » 

La fièvre de la nuit

La nuit, ce n’est pas que du jour qui se repose. « La nuit enchante la ville et la vie, dit William Straw, professeur au Département d’histoire de l’art et de communications de McGill, spécialiste de la musique, pionnier des études sur la nuit. « Toutes les 24 heures se pointe la possibilité d’autre chose. L’alternance entre le jour et la nuit nous rappelle que les différences sont possibles. La nuit est stéréotypiquement, mais aussi en réalité, le lieu de l’invention des dimensions inutiles, non fonctionnelles, plus esthétiques et affectives. » Le professeur Straw tient un blogue sur le sujet et vient de publier Night Studies. Regards croisés sur les nouveaux visages de la nuit (Elya Éditions) avec les géographes européens Luc Gwiazdzinski et Marco Maggioli. Le choc pandémique sur le secteur a été l’occasion de pousser encore plus les recherches et les réflexions. Le savant montréalais cite des réunions virtuelles avec des groupes de recherche à Paris, en Hongrie, à Francfort . « Il se passe mille choses incroyables ces jours-ci. Avant la COVID, il y avait une vague d’intérêt pour la nuit. Les communautés intéressées par le sujet ont bien continué le travail. » Par contre, McGill a reporté un colloque international prévu fin avril sur le thème, «Les médias et la nuit». L’intérêt pour la nuit est venu aux historiens par l’entremise des études sur la vie quotidienne et les gens ordinaires, mais aussi par celles sur la culture populaire. Avec le temps, les questionnements ont débordé sur l’organisation des villes, le travail ou l’économie nocturnes et d’autres riches aspects négligés de la société, qui ne dort finalement jamais complètement. « Les villes elles-mêmes se sont conscientisées à l’impact économique, social et culturel des restaurants, des bars, des salles de spectacles ou des festivals, dit le professeur Straw. La gentrification croissante des centres-villes depuis deux décennies a aussi généré des conflits et montré qu’il fallait s’intéresser à la nuit comme lieu de batailles autour de ce que sont et doivent être nos cités. »


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