Le crayon corrosif du caricaturiste Serge Chapleau

L’exposition présente 150 œuvres, caricatures, esquisses et illustrations originales.
Photo: Laura Dumitriu L’exposition présente 150 œuvres, caricatures, esquisses et illustrations originales.

Tous les acteurs clés des cinquante dernières années sont là, les vedettes comme les politiciens, grimaçants ou souriants, saisis sur le papier, sous toutes leurs coutures, par le crayon minutieux et corrosif de Serge Chapleau, de l’hebdomadaire Perspectives des années 1970 aux pages de La Presse +, où il continue de dessiner aujourd’hui.

Rouvrant ses espaces au public mardi, le Musée McCord présente l’exposition Chapleau – profession : caricaturiste, qui retrace la carrière de l’artiste.

Né dans une famille modeste de La Petite-Patrie, rue Drolet, Serge Chapleau découvre sa vocation en s’inscrivant à l’École des beaux-arts. « En deux semaines, j’ai découvert le milieu », se souvient-il. Il se fait pousser la barbe et se promène alors en artiste, avec de la peinture sur ses vêtements. Puis il publie une première caricature de Gilles Vigneault pelletant en chantant Mon pays, sur une pleine page, en couleur, du magazine Perspectives, alors encarté dans plusieurs publications québécoises une fois par semaine.

« Ça a été un hit instantané », se souvient-il. Perspectives était alors distribué à des centaines de milliers d’exemplaires. Sa carrière était lancée.

Giguère, Dion, Moreau

Sur le mur de l’exposition qui couvre cette période très faste du travail de Serge Chapleau, qui publiait toutes les semaines dans Perspectives, Réal Giguère, dessiné dans une télé mise au rancart, côtoie Céline Dion ou Jean-Guy Moreau.

Ce dernier était un ami, se souvient le caricaturiste. « On avait échangé des portraits, et celui que je lui avais fait a été présenté à côté de lui au salon funéraire », raconte-t-il.

Tous ne sont pas heureux de l’image que leur renvoie le satiriste. « Je dis toujours qu’il y a 400 personnes qui ne m’adressent plus la parole », dit-il. Le comédien « Émile Genest m’en a voulu jusqu’à sa mort », se souvient-il. Stéphane Dion n’aurait pas particulièrement aimé non plus la caricature de Chapleau parue dans Le Devoir, qui le montrait avec des moustaches de rat. Pourtant, c’est davantage le côté rongeur que celui, péjoratif, du « rat » que Chapleau avait voulu évoquer.

Illustration: Musée McCord S. Chapleau, «Justin Trudeau», «La Presse», 13 janvier 2007

L’artiste dit pourtant que le cynisme ne lui appartient pas et qu’il a une affection réelle pour les gens qu’il dessine. « Moi, je regarde la bêtise humaine, et il y en a tous les jours. Mais le cynisme, c’est plutôt les politiciens véreux qui l’ont. »

Belles filles et beaux gars

Dans la vidéo qui clôt l’exposition, et qui le montre à sa table de travail, le caricaturiste dit que les belles filles et les beaux gars sont particulièrement sensibles à ses traits de plume peu flatteurs.

Parmi ses têtes de Turc favorites, il y avait par ailleurs Jean Chrétien, dit-il, et aussi Jean Charest.

Après les années de jeunesse, et la période des « gueules d’artistes », l’exposition se penche longuement sur les années de caricatures politiques de Chapleau.

Moi, je regarde la bêtise humaine, et il y en a tous les jours. Mais le cynisme, c’est plutôt les politiciens véreux qui l’ont.

 

« On avait 91 caricatures de Donald Trump, raconte Christian Vachon, chef de la Gestion des collections et conservateur, Art documentaire. Finalement, on en a gardé quatre après trois séances de discussions. »

L’exposition présente 150 œuvres, caricatures, esquisses et illustrations originales. Au départ, le Musée McCord devait fournir une table illuminée sur laquelle on aurait pu regarder ces images, mais les mesures sanitaires imposées par la crise de la COVID-19 ne le permettent plus. Une quatrième zone est consacrée au personnage de Gérard D. Laflaque, et à l’émission Et Dieu créa… Laflaque, que Serge Chapleau a présentée durant quinze saisons à l’antenne d’ICI Radio-Canada Télé.

En fait, le caricaturiste était tout jeune lorsqu’il a eu l’idée de ce personnage, qu’il a d’abord créé en tant que marionnette en trois dimensions, qui était animée en ondes.

En fin de parcours, on rappelle les caricatures de Chapleau durant la crise de la COVID-19. L’une d’entre elles, qui montre le Dr Horacio Arruda qui danse le moon walk sur le toit d’un CHSLD, lui a valu de nombreuses critiques des lecteurs. « Tous les matins, j’en reçois sept ou huit haineuses », dit-il.

Un art difficile

Longtemps abonné au crayon à mine et à la gomme à effacer électrique, Serge Chapleau travaille aujourd’hui à l’ordinateur avec un crayon électronique.

« Il y a deux ans, je disais que je ne m’habituerais jamais, et je me suis habitué », dit-il.

Mais la caricature demeure un art difficile, qui demande non seulement une technique remarquable, mais une observation et une réflexion de tous les instants.

Chapleau dit se retrouver dans la citation de l’un de ses collègues qui dit que la caricature se pratique avec la précision d’un chirurgien et avec l’intention d’un boucher.

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