Le milieu de la nuit sous un mauvais jour

La nuit est aussi l’espace-temps dionysiaque de la libération des pulsions et de l’apprentissage des plaisirs dans les fêtes, les bals, les concerts et les multiples occasions de rencontres.
Photo: Galit Rodan La Presse canadienne La nuit est aussi l’espace-temps dionysiaque de la libération des pulsions et de l’apprentissage des plaisirs dans les fêtes, les bals, les concerts et les multiples occasions de rencontres.
La nuit de la Saint-Jean est la plus courte de l’année dans l’hémisphère nord. Seulement, COVID-19 oblige, la culture et la fête nocturnes ont disparu d’un coup dans un monde où elles n’allaient déjà pas très bien. Premier de deux textes. Aujourd’hui : ce qui se meurt.


La nuit est morte, et bien malin qui sait quand elle renaîtra.

Quand le confinement a commencé, à la mi-mars, Francis di Stasio venait de quitter Berlin, capitale européenne de la fête nocturne où il résidait depuis deux ans. Il s’apprêtait à signer un bail à New York. Il est plutôt rentré à Montréal, sa ville d’origine, d’où il a assisté à l’ampleur de la catastrophe qui s’est abattue sur le monde et son monde.

M. di Stasio vit de la nuit. Il gère une quinzaine de maisons de disques indépendantes, dont Turbo Recordings fondée en 1998 à Montréal par le DJ Tiga. Son riche catalogue englobe une bonne part de la trame nocturne dansante allant de la pure techno à la pop en passant par l’électro et la house.

L’industrie du disque en déclin constant depuis des années s’est adaptée en tirant des revenus de la vente de marchandises (t-shirts, casquettes…) et surtout des prestations live. « L’accent du plan d’affaires est toujours sur la performance », résume M. di Stasio en expliquant que la vente moribonde de musique a encore reculé d’environ 15 % avec la pandémie.

« Tous nos efforts visent à faire acheter des billets de spectacle. Dès que les salles ont fermé, les artistes ont donc perdu presque tous leurs revenus. Ç’a été un énorme choc pour la communauté des DJ comme pour les propriétaires et les employés de bar. »

Les secteurs de la culture et du divertissement se réveillent tranquillement. Les restaurants rouvrent. Les centres sportifs aussi. Le coma artificiel dans lequel est plongée la vie de la nuit semble par contre condamné à se prolonger des mois, des années peut-être. Les règles de distanciation physique de la Santé publique rendent tout simplement impossible le retour à la normale.

« On ne sait pas quand on va rouvrir, et on ne sait pas si notre clientèle va être assez en confiance pour revenir », résume Mathieu Drapeau, propriétaire et directeur du Unity dans le Village, à Montréal. Son établissement de la rue Sainte-Catherine emploie une vingtaine de personnes à temps plein et beaucoup de contractuels (DJ ou drag-queens par exemple) pour recevoir jusqu’à 2000 clients par soir pendant la période surchargée de la Gay Pride. « La moitié de notre clientèle est composée de touristes, et on ne sait pas non plus quand on va les revoir. »

Son complexe de divertissement nocturne comprend une magnifique terrasse, des pistes de danse, des zones de spectacle. « Les night-clubs comme le nôtre sont particulièrement affectés, dit M. Drapeau. La musique est plus forte. C’est une place pour les rapprochements et lâcher son fou. Ce n’est pas comme un bar de quartier, qui peut plus facilement être réaménagé pour servir des verres et de la nourriture en respectant les règles de distanciation. »

Un sur trois

C’est le cas de la Taverne Saint-Sacrement, dans l’arrondissement du Plateau, qui reçoit ses premiers clients du déconfinement lundi. Les serveurs porteront masques et lunettes ou visières. Les clients devront maintenir les 2 mètres de distance réglementaires.

« Nous avons été les premiers fermés, et nous serons les derniers à rouvrir », déplore tout de même Pierre Thibault, propriétaire des lieux qui affichent en vitrine le slogan : « Un bar, c’est une PME. » Il s’agit du mot d’ordre de la Nouvelle association des bars du Québec (NABQ), créée en avril. Le cri de ralliement réclamait l’accès à l’aide financière des gouvernements, ce qu’on leur refusait au départ. La pression a fait reculer Ottawa et Québec.

« Il faut que l’image que se fait le gouvernement du monde des bars change, dit le président de la NABQ, qui compte maintenant 200 membres dans toutes les régions. « Nous sommes un moteur économique » ajoute-t-il, statistiques à l’appui : les 2000 bars au Québec génèrent plus de 1,5 milliard de dollars de retombées économiques par année et emploient 30 000 personnes.

« On entend qu’un restaurant sur deux et un bar sur trois va fermer dans l’après COVID-19, dit M. Thibault. Je ne sais pas si c’est juste, mais je sais que beaucoup vont disparaître et que beaucoup ont déjà décidé de fermer. »

Ces disparitions entraînent avec elles tout un pan de la vie socioculturelle. La nuit diabolique est faite de maraudages, de vols, d’agressions et de prostitution selon les clichés plus ou moins fondés depuis des siècles. La nuit est le jour des méchants, dit un proverbe. Mais la nuit est aussi l’espace-temps dionysiaque de la libération des pulsions et de l’apprentissage des plaisirs dans les fêtes, les bals, les concerts et les multiples occasions de rencontres. La nuit est le jour des amants, dit une autre jolie formule.

« La pandémie a un peu assassiné la vie nocturne », dit Mathieu Grondin, fondateur de MTL 24 / 24, organisme tout entier voué à sa défense. « Montréal va se coucher à 23 heures cet été. Toute la socialisation propre aux lieux de nuit va nous manquer. La vie nocturne, oui, c’est un moteur de développement économique et culturel, mais c’est aussi un excellent lubrifiant social. Imaginez-vous avoir 19 ans en 2020 : vous ne vous sentez pas trop concerné par la pandémie et vous n’avez aucun espace pour vivre une certaine forme de vie nocturne. »

Lui-même a organisé sa première rave à 17 ans en 1997. Le besoin de vie nocturne lui semble d’ailleurs tellement essentiel pour la jeunesse qu’il prédit le développement rapide d’espaces improvisés pour faire la fête autrement.

Il a d’ailleurs pris connaissance sur les réseaux sociaux d’images d’au moins cinq rassemblements de jeunes dans les parcs montréalais pour danser sur des sonos de fortune. M. di Stasio a vu les images d’une fête semblable sur le mont Royal, autour du monument consacré à George-Étienne Cartier, que M. Drapeau, lui, a vu de ses yeux vu le dimanche 14 juin.

Demain : Ce qui devrait renaître  

New York, Paris, Berlin...

Les clubs du monde entier ont fermé en même temps. Leur réouverture, elle, se fera à temps variables. Ceux de Majorque, dans les îles Baléares, viennent de rouvrir. À New York, par contre, même le légendaire Stonewall, où ont débuté les revendications pour les droits civiques pour les homosexuels en 1969, n’est pas certain de rouvrir, effet combiné de la hausse des loyers et de la disparition de ses revenus.

Les lieux nocturnes de Berlin, capitale européenne de la fête, pourraient attendre l’hiver prochain avant de revivre, selon certains pronostics. Ils se sentent d’autant plus menacés de disparition qu’ils étaient en crise avant la pandémie, sous les moteurs combinés de la pression immobilière, des plaintes des riverains contre le bruit et des critiques du Partytourismus. Une centaine d’établissements berlinois ont fermé en dix ans avant la crise, phénomène tellement prenant que les médias allemands parlent de la mort des clubs (Clubsterben).

Il en restait environ 280 avant la grande fermeture de mars. Le secteur employait alors quelque 9000 personnes et générait plus de 250 millions de dollars canadiens de revenus par année.

En France, l’Union des métiers et des industries de l’hôtellerie a calculé que le nombre de discothèques a chuté de 70 % dans le pays, passant de 4000 en 1980 à environ 1200 au début de l’année. La crise de 2008 en avait fait fermer 800 à elle seule, et les hausses de loyer, les plaintes des riverains et les transformations culturelles ont accentué la tendance. « Souhaitons-nous un pays qui perdrait son esprit et sa culture de la fête ? Souhaitons-nous voir apparaître des territoires “no clubs’ land” en France ? », demandait Jean Roch, fondateur des établissements VIP Room dans le journal Libération il y a quelques jours.


À voir en vidéo