17e Prix littéraire des collégiens: Place aux critiques!

Naomi Fontaine
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Naomi Fontaine

Le 21 mai dernier, un jury composé de 754 étudiants de 60 établissements collégiaux du Québec a décerné en ligne, pandémie de COVID-19 oblige, son 17e Prix littéraire des collégiens à Shuni (Mémoire d’encrier), de Naomi Fontaine (notre photo). Étaient également en lice pour cette édition à distance : Suzanne Travolta, d’Élisabeth Benoit (P.O.L), Les offrandes, de Louis Carmain (VLB), L’évasion d’Arthur ou La commune d’Hochelaga, de Simon Leduc (Le Quartanier) et Ouvrir son cœur, d’Alexie Morin (Le Quartanier).

En parallèle au Prix littéraire des collégiens, les élèves étaient invités à participer au Prix des critiques littéraires des collégiens. Malgré leur session mise sous cloche et les multiples obstacles dessinés par la distanciation physique, ils ont été nombreux, pas moins de 45, à prendre la plume pour décortiquer les œuvres qui ont bercé leur confinement.

Celles-ci ont été soumises à un jury composé de Jacinthe Duchesne, enseignante au programme arts et lettres du cégep Beauce-Appalaches, de Jean-François Lacoursière, professeur au Département de littérature et communication du cégep de Trois-Rivières, et de Louise-Maude Rioux Soucy, directrice adjointe de l’information et responsable des pages culturelles au Devoir. Nous vous présentons les cinq meilleurs textes (un par livre finaliste au Prix des collégiens) de cette drôle de cuvée 2020, qui réitère à sa manière le rôle primordial de la littérature dans nos vies.

 

La vie est un cercle

« Nous avons été longtemps analysés, sans que jamais personne ne se donne la peine de tenter de nous connaître », constate Naomi Fontaine dans son récit Shuni, dans lequel elle prend la plume pour écrire à Julie, la fille d’un pasteur qui revient habiter dans la communauté innue d’Uashat après y avoir passé son enfance. L’échange épistolaire qui s’ensuit est une magistrale leçon d’ouverture à l’autre, de tendresse et de bienveillance, où Julie sera rebaptisée Shuni, selon la prononciation en innu-aimun.

Avec sagesse et lucidité, Naomi Fontaine décrit à sa destinataire (qui devient rapidement un double du lecteur) la vision du monde de sa communauté : « la vie est un cercle », répète-t-elle souvent, par opposition à la vision linéaire des Occidentaux. Nous rencontrons ainsi les membres de sa communauté à travers les yeux absents de tous préjugés de l’autrice. Ses phrases simples mais poétiques nous présentent par exemple la sagesse de ses ancêtres, l’entraide au sein de la grande famille innue et la résilience d’un toxicomane soigné puis déchu.

Cette vivacité des descriptions permet à Naomi Fontaine de nous emporter au cœur de sa communauté innue et de la présenter au-delà des statistiques et des stéréotypes physiques. À cette dimension collective s’ajoute une portion de réflexions intimes présentant l’autrice à l’extérieur de la réserve ou avec son fils, Marcorel, surnommé Petit Ours.

Sans minimiser les épreuves vécues par la communauté innue ni les accrochages culturels, Naomi Fontaine dénonce la colonisation sans colère, tentant plutôt de présenter objectivement le doute de soi ainsi que les ravages identitaires instaurés par les relations entre les Autochtones et les Blancs. Malgré le passé cruel, ce livre lumineux propose une vision de la liberté aux nuances innues.

Son histoire encourage donc les lecteurs à avoir l’écoute facile et le jugement absent afin d’attraper la main qu’elle tend vers la réconciliation, à l’image du panneau à l’entrée de la réserve : « Les Innus vous souhaitent la bienvenue dans la communauté de Uashat. Tshiminu-takushinau ute Uashat mautania innit. » J’invite donc de nombreux lecteurs à accepter à leur tour le chaleureux accueil et à entrer dans le cercle.
 

Sophie Poirier

Collège Jean-de-Brébeuf

 

Comme larguée, fuyante

Suzanne Travolta, c’est l’absurdité du quotidien, le silence plein de mots en trop ; c’est le suspense de l’existence, qui surprend ou qui déçoit.

« Les gens existent et puis soudain crac ils n’existent plus. » Suzanne apprend le suicide de Marie-Josée. Elle ne l’a jamais vraiment aimée, ni elle ni son frère, mais voilà que ses pensées sont hantées par le fantôme de cette exubérante voisine. À travers les tirades égocentriques des autres, Suzanne replonge dans leur passé et dans le sien, passivement.

Roman à deux récits, Suzanne Travolta partage l’objectif avec l’œil extérieur par l’entremise de caméras de surveillance. Alors que Suzanne omet largement de décrire certains aspects inquiétants de sa vie, le regard d’autrui prend de l’importance en superposant une deuxième réalité à la première, qui devient inexplicablement anormale.

En plus de sa polyphonie narrative, l’écriture de Suzanne Travolta se démarque par ses phrases d’une page, ses énumérations sans virgule, que de la paraphrase, sans aucun tiret de dialogue, de l’anglais en caractères romains et de la répétition, attention. Le style libre et rythmé d’Élisabeth Benoit fait certainement la force de sa plume. Ouvrir aléatoirement ce livre à la modeste couverture, c’est inévitablement y lire un passage surprenant d’originalité, qui laisse un sourire sur les lèvres de celui qui sait apprécier la beauté du langage cynique et absurde.

Il peut être étonnant d’apprendre que Benoit a rédigé son œuvre sans aucune planification ni signification particulière en tête, comme l’autrice l’a avoué lors de la causerie avec les auteurs du Prix littéraire des collégiens, le 27 février dernier. Toutefois, c’est bien cette impulsion qui se reflète non seulement dans son style authentique, mais aussi dans le dénouement absolument déroutant de son histoire comme larguée, fuyante.

Ainsi, l’ambiguïté de Suzanne Travolta invite à la réflexion. Le personnage éponyme abandonne peu à peu ses préjugés envers le frère de la défunte, dont le succès d’acteur l’intimide et la repousse à la fois, tandis que la fin du roman oblige le lecteur à donner tort à ses propres préjugés. Ses attentes sont trompées. Suzanne et Laurent s’appellent maintenant par leur prénom.
 

Violette Moukhtar

Collège André-Grasset
 

Dualité mexicaine

Victor Hugo écrivait : « Lire, c’est voyager. » C’est justement cet exquis sentiment de voyage qui habite le lecteur du dernier roman de Louis Carmain, Les offrandes, publié chez VLB éditeur. Il se sent plongé au cœur d’un Mexique où règne, par-delà la beauté des plages de sable blanc et de la mer azur, une étouffante misère sociale. Ce Mexique, qui prend forme au fil du roman, se transforme rapidement en microcosme de tout ce qui va mal dans le monde : sexisme, violence, corruption, dysfonctionnement de l’État.

À travers les yeux de Maude, une Québécoise expatriée depuis peu, on découvre un pays à la culture richissime mais miné par des conflits continuels. Cette expédition, à laquelle l’auteur nous convie, prend forme grâce aux riches expressions mexicaines qui colorent les dialogues et aux nombreuses références culturelles qui ponctuent l’histoire.

Le plus surprenant dans Les offrandes, c’est que, malgré l’horreur omniprésente et la souffrance ambiante, on s’attache aux personnages et aux lieux que Maude nous fait découvrir. Si l’intrigue, qui s’articule autour de l’enquête que la narratrice mène à la suite de la mort de deux jeunes femmes de ménage, peut sembler parfois terne et sans rebondissements, les tribulations de Maude, ses rencontres et ses mésaventures nous tiennent, quant à elles, bien en haleine. L’aventure policière ne devient finalement qu’une excuse pour s’immiscer au cœur de la culture mexicaine et pour faire vivre au lecteur une véritable aventure sociologique dans laquelle Maude incarne un Mexique traumatisé où la violence et l’insoutenable sont devenus pain quotidien.

Ce Mexique, qui semble au début si lointain, se transforme, au fil des réflexions de Maude, et plonge finalement le lecteur dans un étrange sentiment de proximité. Avec des yeux parfois médusés, parfois habitués, le lecteur partage cette communion entre Maude et le désenchantement mexicain.

Ainsi, solidement ancré dans l’univers du roman, le lecteur navigue des plages de Cancún aux ruelles de Mexico. Carmain réussit un véritable tour de force avec Les offrandes, celui d’illustrer avec justesse cette dualité si fascinante de la société mexicaine : jongler entre l’extrême beauté et la désillusion sociale.
 

Mikaël Morin

Cégep de Saint-Jérôme

 

La plus grande révolte

Comment naît une révolution ? C’est d’abord avec un enfant, nous apprend Simon Leduc, dans un premier roman qui n’hésite pas à faire tomber les murs. L’évasion d’Arthur ou La commune d’Hochelaga nous est conté à travers les histoires de multiples personnages : policiers et marginaux, enfants délinquants et parents préoccupés. Tous orbitent autour d’Arthur, un révolutionnaire de dix ans qui s’ignore.

Ce n’est certainement pas un père étourdi et une mère épuisée qui peuvent empêcher le garçon, étouffé par un monde où son enfance n’a pas sa place, de prendre la fuite. Ces errances le conduisent vers une école désaffectée devenue commune pour libres penseurs, personnages mythiques et autres fantaisies. Sous le regard attentif du gamin, les communards s’organisent, font quelques faux pas et repensent le monde.

Les romans portant sur des enfants ne sont pas chose nouvelle au Québec. L’on pensera, par exemple, à une autre rebelle, la Bérénice de Réjean Ducharme. Le roman de Leduc s’inscrit dans cette tradition, tout en tirant habilement son épingle du jeu. Ici, le personnage de l’enfant permet d’éclairer certains enjeux postmodernes, comme la perte de repères symboliques, les maladies mentales et l’usage des médicaments. En harmonie avec son sujet, l’œuvre adopte une écriture résolument non conformiste, multipliant les points de vue narratifs et effaçant la frontière entre l’auteur et le lecteur.

Les intrigues sont exaltantes, et il est difficile de ne pas se laisser emporter par le désir de changement des personnages, même si une bonne dose d’humour vient régulièrement rappeler tout le monde à l’essentiel, personnages comme lecteurs : « On pensera ce qu’on voudra des anarchistes […], n’empêche qu’à la base, ce sont des humain-e-s doté-e-s d’organes reproducteurs et qu’ainsi équipé-e-s pour veiller tard, il leur arrive de se retrouver avec des lendemains qui chantent le thème de Dora l’exploratrice pas mal plus tôt que prévu. »

L’œuvre dépeint l’enfance dans tout ce qu’elle a de plus irréductible, car dans ce monde rationnel, saturé de murs d’école, d’adultes à bout de souffle et de pilules multicolores, elle reste la plus grande révolte.
 

Laurelou Fontaine

Cégep de Sherbrooke

 

Dissection de la honte

« Comment suis-je devenue moi-même ? » Alexie Morin, dans Ouvrir son cœur, nous livre sa vie en fragments érodés par le temps et la honte, celle qui enfouit les instants où la peur se révèle impossible à dissimuler. Dans cet univers de perceptions, elle nous raconte toute la vérité, la sienne, parce que le cerveau humain n’a pas la capacité de contenir les moments et les gens, il conserve les sensations, la teneur des sentiments.

Chaque page est tapissée de vulnérabilité : malgré cette peur omniprésente, l’autrice va complètement à l’encontre de tout instinct de conservation et s’abandonne avec une franchise qui ne dérange sans doute pas seulement les plus pudiques. Elle bouscule les conventions qui n’aiment pas voir les faiblesses étalées sur la place publique, et c’est rafraîchissant.

C’est une œuvre on ne peut plus personnelle, mais aux thèmes universels. Plusieurs se reconnaîtront dans cette petite fille plutôt antipathique qui représente tout le contraire de ce qu’on attend d’une petite fille, d’une future femme. Ils se retrouveront dans sa honte, sa peur, sa tristesse, sa colère, son ressentiment et sa méfiance.

Ouvrir son cœur a une portée féministe importante. Le récit lance une discussion sur les diagnostics tardifs et en nombre insuffisant des filles TDAH (trouble déficitaire de l’attention avec ou sans hyperactivité). C’est une conversation que l’on doit avoir parce que cette situation trouve écho dans la manière dont on évalue et traite les filles ainsi que les femmes souffrant de plusieurs autres « troubles » psychologiques et parce que le problème a tout à voir avec la manière dont on éduque encore les filles aujourd’hui.

Un scalpel à la main, Alexie Morin ouvre son cœur et, au passage, celui de ses lecteurs. De ces cœurs, elle extrait les boîtes à chaussures débordantes de souvenirs bien cachées au fond de nos placards et les enfants blessés que l’on continue à traîner partout avec nous sans jamais les guérir. L’expérience ne peut qu’être inconfortable, mais, parfois, au détour d’une page, toute cette sincérité et cette générosité nous étreignent chaleureusement, sans ménagement.
 

Maude-Lanui Baillargeon

Cégep de Sainte-Foy