Être à deux mètres ou ne pas être, là est la question

Comment enseigner, s’entraîner, chorégraphier, danser quand les rapprochements sont interdits?
Photo: iStock / Montage Le Devoir Comment enseigner, s’entraîner, chorégraphier, danser quand les rapprochements sont interdits?

Déjà soumise à de profondes mutations, la culture, reine de la communion et de la proximité, a vu son monde brutalement mis sous cloche avec la pandémie. Sa remise en branle, prochaine ou lointaine, annonce de gigantesques chantiers que Le Devoir essaiera d’anticiper dans ces pages. Cette semaine, les arts vivants, ou la catastrophe de la distanciation physique au moins jusqu’en 2021.

La femme de théâtre Marie-Hélène Gendreau se rappelle très bien le soir où la pandémie a pulvérisé son monde. C’était le 12 mars, on dirait il y a une éternité. Elle était à Montréal pour une discussion avec le public avant une représentation de sa mise en scène de la pièce Les enfants chez Duceppe. Soit dit en passant, cette œuvre traite de la réclusion forcée de deux ingénieurs nucléaires après un accident dans un réacteur atomique. Quelqu’un a dit que l’art imite la vie, ou vice-versa ?

« On se lavait bien les mains, on ne touchait pas notre micro, explique Mme Gendreau, coordonnatrice artistique du Périscope. Il y avait déjà un souci sanitaire inquiétant, mais on ne s’attendait pas à l’annonce à venir qui a tout bousculé. »

La soirée terminée, elle a pris le dernier autocar pour Québec, vers 23 h 30. Il était rempli de voyageurs arrivés à l’aéroport Pierre-Elliott-Trudeau. Beaucoup portaient un masque parce qu’ils venaient de pays déjà infectés. « J’ai été prise d’angoisse. Je me suis mise en boule sous mon manteau d’hiver, j’ai souhaité ne rien attraper et je suis allée me confiner chez moi au plus vite. »

Elle y demeure, ou presque, depuis plus de dix semaines. La production chez Duceppe a cassé net. Le Périscope a vite abandonné les trois dernières pièces de sa programmation 2019-2020. Les neuf permanents du théâtre, dont Mme Gendreau, conservent leur emploi avec l’aide de la subvention salariale fédérale, mais les artistes contractuels ont perdu leurs contrats. Les répétitions ne se font plus. Le dévoilement de la prochaine saison attend toujours. Et si Le Périscope rouvre, cette année ou l’an prochain, les règles de la Santé publique pourraient diviser par cinq ou six sa capacité d’accueil d’un peu plus de 200 places.

Flou théâtral

Est-ce seulement la nouvelle catastrophe annoncée ? Le milieu des arts vivants aimerait bien le savoir au plus vite. « Nous aurons besoin d’un calendrier clair et de plusieurs semaines de préavis pour reprendre nos activités et proposer des œuvres abouties et nécessaires », résume Mme Gendreau.

Anne Trudel, présidente du Conseil québécois du théâtre, distingue la « relance », en 2021 ou 2022, après la découverte d’un vaccin, de la « reprise », d’ici quelques mois ou quelques semaines, en respectant la distanciation physique.

La directrice générale de la Maison-Théâtre, Isabelle Boisclair, également trésorière du CQT, ajoute que des artistes souhaitent créer, y compris dans ces conditions contraignantes. « On travaille en ce moment, résume-t-elle. On fait des scénarios pour reprendre à telle ou telle date, en distanciation ou pas. On se demande comment renouer avec le milieu scolaire. On est très, très, très créatifs et proactifs en fonction des mesures sanitaires qu’on imagine devoir respecter. Mais là, on est rendus au bout de ce qu’on peut faire. Ça nous prend des balises claires. »

La grogne monte parce que le gouvernement du Québec ne les fournit pas encore. La présidente Trudel dit avoir ressenti « une grande maladresse, une incompréhension totale du milieu des arts vivants » quand la ministre de la Culture et des Communications, Nathalie Roy, a fait quelques ouvertures de reprise bien mal reçues par les milieux artistiques. L’auteur et metteur en scène Olivier Kemeid a aussi critiqué sévèrement la première sortie ministérielle en temps de pandémie, jugée insignifiante, dans une lettre ouverte signée par des milliers de personnes.

« J’ai bien entendu les revendications du milieu des arts de la scène et je suis consciente de son empressement à reprendre ses activités », dit une déclaration de la ministre Roy transmise au Devoir par son attachée de presse. La ministre rappelle que le CQT et d’autres syndicats ont participé à des rencontres pour trouver des solutions à la reprise des activités artistiques dans le respect des règles énoncées par la Santé publique. Au total, la ministre et le ministère ont tenu une quinzaine de rencontres de ce types avec six secteurs artistiques, dont les arts de la scène, depuis le début de la crise. « Ma réflexion sur le plan de relance est par ailleurs très avancée. Elle s’inspire largement des demandes du milieu culturel et de la vision présentée dans le dernier budget. Nous sommes en train de peaufiner tout ça en vue d’une annonce très prochaine. »

Le ministère affirme aussi que des enquêtes commandées à la CALQ et à la SODEC, les deux organismes de soutien aux arts et aux industries culturelles, vont établir l’ampleur de pertes et des besoins. Le CQT compile ses propres données à partir d’un sondage qualitatif auprès de ses membres. Une enquête quantitative suivra.

Petites formes

Patrick Corrigan, directeur général de l’Opéra de Montréal (OdeM), expose un cas concret, la production de La Traviata programmée théoriquement pour septembre. Le spectacle emploie 60 chanteurs sur scène et encore plus de musiciens en fosse et des techniciens. « Derrière le rideau, il y a au moins 200 personnes, dit-il. On doit planifier des répétitions, ce sera difficile pour nos grands spectacles à la Place des Arts. Il nous faut aussi trois mois pour reporter une production comme celle-là. En fait, nous avons besoin de projections sur au moins six ou sept mois pour bien faire les choses. »

 

L’OdeM a déjà reporté le programme double L’hiver attend beaucoup de moi et La voix humaine, et a annulé toutes les représentations de La flûte enchantée. La perte d’un million aux guichets a été en partie épongée quand le tiers des détenteurs de billets les a remis en dons de solidarité. La compagnie envisage un déficit annuel allant de 300 000 à 400 000 $ au moment des bilans de l’année financière, fin août. Les rencontres (en ligne) vont bon train avec des mécènes pour tenter de l’éponger.

Le directeur Corrigan comprend déjà que la crise va forcer sa compagnie à revoir la taille de ses productions et des lieux de diffusion. L’opéra mise aussi sur des créations nationales. Des capsules et des captations relaieront les travaux de formation ou de création. « Je dirais que beaucoup de personnes vont essayer de protéger le statu quo et ce n’est pas la bonne façon d’avancer, dit le directeur Corrigan de l’Opéra. Ce n’est ni le moment de tout jeter ni le moment de tout garder. Nous, on mise sur l’adaptation. Les œuvres de chambre sont devenues une réalité il y a deux ou trois ans. Elles nous permettent de faire plus de créations, de diversifier l’auditoire, de travailler avec de nouveaux partenaires. Ce virage nous sert très bien en ce moment. Si je peux prédire une chose, c’est que la proportion d’opéras offerts en salles intimes va augmenter et probablement que les spectacles offerts dans les grandes salles vont diminuer. »

Champ de coexistence

La crise en développement ne touche pas que les spectacles. « La catastrophe touche l’ensemble de ce qu’on appelle la chaîne danse », explique Fabienne Cabado, directrice générale du Regroupement québécois de la danse (RQD), organisme parapluie du secteur qui en représente tous les maillons. « Ça va de l’enseignement à la diffusion, en passant par la création et des enjeux organisationnels. La COVID touche le corps, et la danse, c’est l’art du corps, l’art de la présence, du toucher. On est frappés de plein fouet. »

Elle reprend chacun des éléments en détail, chaque fois avec des exemples crève-cœur. Que des questions de fond, sans aucune réponse. Comment enseigner, s’entraîner, chorégraphier, danser quand les rapprochements sont interdits ? Qu’arrivera-t-il à la prochaine rentrée avec les étudiants étrangers attirés ici par les grandes écoles ? Dans quelles formes sortiront les interprètes après des mois d’inactivité ? Les enseignants contractuels reviendront-ils ou choisiront-ils de se reconvertir  ? Et si les compagnies se replient vers des solos ou des duos, le grand public attiré par les grandes formes suivra-t-il ? Et qu’arrivera-t-il aux tournées comme aux coproductions internationales, vitales pour certaines troupes ? Et après la crise, le financement privé sera-t-il détourné vers le mécénat en santé ou en éducation ?

La crise pandémique exacerbe les inégalités en culture comme dans la société. « Tout art mérite d’être soutenu à la hauteur de ses besoins, mais pour la danse, le drapeau rouge qu’on agite depuis des années devient écarlate. Tout le monde se bat et se débat pour survivre, mais avec toute l’incertitude actuelle, il y a zéro perspective. Le milieu est à terre et je ne sais pas ce qu’il va advenir », dit la d.g. qui, cette semaine, a néanmoins vu un premier encouragement sur le front des modes de consultation, au sortir d’une rencontre avec le MCC.

Pièces à thèse

Au théâtre, l’effet de distanciation à la Brecht cherche à perturber l’illusion artistique pour obtenir une attitude critique et politique. La distanciation sociale semble mener à une sorte d’effet de distanciation dans le milieu des arts vivants. Tout ce qui semblait solide et un tant soit peu assuré se dissipe comme illusion, à commencer par la coprésence.

Cette catastrophe se produit alors que des mutations profondes affectent les arts de la scène, tout aussi marqués que les autres secteurs culturels par la numérisation, la concurrence des écrans, le vieillissement des publics, l’homogénéité des voix et des visages, le sous-financement, la montréalisation des productions ou la course à l’achalandage. Le metteur en scène franco-libano-québécois Wajdi Mouawad, en entrevue à France Culture, a résumé le problème en disant qu’en gros il ne souhaitait pas non plus revenir au « monde d’avant », obsédé par le volume et les rendements, et que cette crise était au moins l’occasion de réfléchir au problème.

« En ce moment, on en est encore à gérer l’urgence et le très court terme. Éventuellement, il va falloir passer en deuxième vitesse et mettre en place une réflexion en profondeur parce qu’évidemment, il y avait des choses qui nous préoccupaient avant la crise qui vient les exacerber », dit la présidente Anne, du CQT. Son organisme préparait un plan directeur pour la prochaine décennie quand tout s’est effondré avec la fin de la coprésence.

Cette crise profonde semble justifier une réaction aussi fondamentale aux yeux de Mme Cabado, peut-être jusqu’à réexaminer la Politique culturelle du Québec tout juste adoptée. « La façon dont la crise est gérée ne me laisse pas croire pour l’instant que les arts auront le financement dont ils ont besoin, dit-elle. Je ne doute pas qu’on nous accompagnera et qu’on nous en donnera un peu. Mais l’essentiel ira à la Santé et à l’Éducation. »

Marie-Hélène Gendreau, comme tous les autres professionnels de la culture interviewés, élargit encore davantage cette perspective pour embrasser la raison d’être de son monde disparu depuis la mi-mars. « Quand notre gouvernement nous donnera nos balises et la teneur de ses aides compensatoires, nous mettrons en œuvre nos plans réfléchis et trouverons des solutions pour continuer de faire du bien aux âmes humaines grandement bouleversées et en manque de beauté, écrit la coordonnatrice du Périscope, après l’entrevue téléphonique. Ce besoin de prendre soin, de continuer de nourrir l’identité d’un peuple et sa culture en est un essentiel. Nous faisons partie du processus de guérison. »