Le trompettiste Wallace Roney succombe à la COVID-19

Wallace Roney a offert une prestation incandescente de 75 minutes dans un club Upstairs bondé par une chaude soirée de juillet lors de son passage à Montréal en 2017.
Annik MH de Carufel Archives Le devoir Wallace Roney a offert une prestation incandescente de 75 minutes dans un club Upstairs bondé par une chaude soirée de juillet lors de son passage à Montréal en 2017.

Après le saxophoniste africain Manu Dibango, le monde du jazz a perdu mardi un deuxième pilier, tombé aux mains de la COVID-19 : héritier direct de Miles Davis, le légendaire trompettiste et compositeur américain Wallace Roney est décédé à l’âge de 59 ans.

Le communiqué émis par une porte-parole évoque simplement des « complications liées » à la maladie qui met la planète sens dessus dessous. Selon NPR (National Public Radio), le musicien était entré dans un hôpital du New Jersey mercredi dernier.

C’est un habitué de Montréal (et même du Québec) qui quitte ainsi le scène. On note sous le nom de Roney une dizaine de présences au Festival international de jazz de Montréal, dont un concert présenté en 1994 et dont le titre était peu équivoque : « L’héritier désigné par Miles Davis — Wallace Roney. »

On retiendra pour notre part sa toute dernière prestation à Montréal, une très chaude soirée de juillet 2017. Le club Upstairs était bondé (c’était l’ère pré-COVID), et Roney était gonflé à bloc : 75 minutes d’un jazz incandescent, post-bop pleine vapeur poussé par la sonorité éclatante de sa trompette bleue. Car oui, sa trompette était bleue, comme le jazz est souvent bleu, et il n’y avait pas de hasard.

Ce soir-là, Roney souriait à pleines dents quand il n’était pas en train de jouer (ou de boire des litres d’eau). Et dans le fond de la salle, le trompettiste québécois Jacques Kuba Séguin écoutait attentivement un de ses modèles. « Pour moi, Roney, c’est Miles Davis, mais en mieux, en plus propre », disait-il.

Filiation

De fait, à tort ou à raison, et bien qu’il ait joué avec d’innombrables grands noms, Wallace Roney restera toujours associé à celui qui fut l’un de ses trois grands mentors (il citait aussi Clark Terry et Dizzy Gillespie pour composer un trio d’influences pas exactement mauvaises). Dans la biographie de son site officiel, les auteurs écrivent ainsi que Roney avait développé avec Davis une « relation semblable à celle qui unissait Louis Armstrong à Joe King Oliver ». Chez Miles, il trouva certes une certaine sonorité, mais aussi un sens aigu de la mélodie.

Ces considérations esthétiques se sont pleinement incarnées en 1991, lors d’un concert historique présenté à Montreux, quelque trois mois avant le décès de Miles Davis. Récemment mis en ligne sur Netflix, le documentaire Miles Davis : Birth of the Cool montre Wallace Roney qui partage la scène avec Davis, sous la direction de Quincy Jones. Ce dernier avait réussi à convaincre Davis de replonger dans deux œuvres orchestrales mythiques, Porgy and Bess et Sketches of Spain. Diminué, Davis avait insisté pour que Roney — embauché pour souffler les exigeants solos durant les répétitions — soit à ses côtés pendant le concert, où le dauphin trouva le tact de soutenir le maître sans lui voler de lumière.

Le symbole était fort : il suivra Wallace Roney jusqu’à son décès. Il faut dire que Roney a lui-même entretenu le filon, participant à plusieurs concerts hommages au fil des ans. Peu après l’épisode de Montreux, il avait d’ailleurs pris la place du trompettiste au centre du groupe qui était connu comme le deuxième grand quintette de Davis : l’album VSOP, fait avec Herbie Hancock, Ron Carter, Tony Williams et Wayne Shorter, a valu un Grammy à Roney.

Mais au-delà de Miles Davis, Wallace Roney était… Wallace Roney. Brillant compositeur, habile leader, il a exploré bien d’autres territoires que le post-bop auquel on l’associe (funk, free, fusion, notamment). En parlant de lui, le Dictionnaire du Jazz évoquait ses « inflexions évidemment vocales » et sa « qualité d’émotion étrangère aux critères de virtuosité de son temps » : Il y a tout cela dans son dernier album, le très réussi Blue Dawn, Blue Nights, paru en 2019. Et il y a également partout, là comme ailleurs, le pouvoir brut de sa musique, cette puissance d’expression qui s’appuyait sur un talent unique… et un sourire immense.