Des captations éclatées, pour éclater de rire

Mariana Mazza, au premier plan dans «Femme ta gueule — le film»
Photo: TVA Films Mariana Mazza, au premier plan dans «Femme ta gueule — le film»

« Masturbation », écrit Mariana Mazza au tableau d’une classe d’école secondaire, devant un groupe d’adolescentes au regard quelque part entre l’enthousiaste incrédulité — « Mariana Mazza dans notre école, devant nous ! » — et la crainte — « On va parler de masturbation ? » À l’arrière, quelques profs semblent se demander à quoi ils ont consenti. « Quelqu’un peut m’expliquer pourquoi c’est mal vu pour une fille de parler de masturbation, et que ce l’est beaucoup plus que pour un homme… et pourtant, c’est moins salissant ? » lance l’humoriste, une observation qui casse instantanément la tension.

La scène surréaliste compte parmi les moments les plus mémorables de Femme ta gueule — le film, un objet cinématographique hybride, à mi-chemin entre la comédie à sketchs et le stand-up special traditionnel. Plutôt que de banalement capter une des dernières représentations de son premier spectacle, Mariana Mazza transpose pendant 70 minutes ses numéros dans différents environnements ainsi que devant différents interlocuteurs, dont certains sont incarnés par des acteurs (un barman, un curé, une guichetière). Mais c’est lorsque l’exubérante comique se présente devant de vrais de vrais auditoires, très intimes (un vestiaire de hockey masculin ou un foyer d’aînés) que cette singulière proposition humoristico-filmique se révèle la plus féconde.

« C’était la scène la plus tough à tourner », confie la populaire humoriste au sujet de ce numéro sur la masturbation, exceptionnellement offert devant une poignée d’adolescentes. « Ce sont les meilleurs gags du show, pour lesquels je suis habituée de recevoir des applaudissements, et là je ne recevais que des rires timides, parce que les filles étaient gênées. » La pertinence et l’audace du propos ne s’en trouvent pourtant que davantage mises en lumière, tant ce public est sans doute celui pouvant le plus bénéficier d’une pareille déconstruction des tabous entourant l’onanisme au féminin. Qui aurait cru qu’il faudrait que Mariana Mazza s’en mêle pour que des cours d’éducation à la sexualité fassent un retour — momentané — dans nos polyvalentes ?

De l’importance de la mise en contexte

Mariana Mazza appartient à un nombre grandissant d’humoristes animés par l’ambition de faire éclater la forme longtemps figée des captations de spectacles d’humour, qui, grâce aux plateformes de visionnement en continu, occupent une place inédite dans nos habitudes en matière d’écrans.

Des exemples de ce salutaire renouvellement ? Whitmer Thomas qui discute avec ses proches de l’alcoolisme de sa mère dans de courtes vignettes documentaires intercalées entre les numéros de The Golden One. Jenny Slate qui s’entretient avec ses grands-mères dans certains attendrissants passages de Stage Fright. Drew Michael, qui livre ses blagues sans public. Plus que jamais, la brève scène de coulisses préfaçant le début d’un spectacle semble non seulement trop anodine, mais trop peu en phase avec une époque où nouer une relation avec le public passe par le dévoilement de soi.

Pour Mariana Mazza, ce besoin de bouleverser les codes du spectacle d’humour filmé répondait à un autre désir — très compréhensible — de sortir de ses habitudes, après 450 représentations de Femme ta gueule. « Mais il y a aussi que les captations vieillissent souvent mal, à cause du style vestimentaire, de la qualité de l’image, le fait qu’on filme les gens qui sont crampés », observe celle pour qui pareil document visuel rend mal compte, en général, de l’expérience vécue en salle. « En salle, le spectateur ne change pas constamment de point de vue. En fait, si tout va bien, il ne détourne pas les yeux de sur toi. »

Cette exploration des possibles d’une forme que l’on croyait immuable témoignerait également, selon Julie Dufort, de l’émergence d’une génération d’humoristes qui se considèrent moins comme des marchands de rire, que comme des artistes à part entière, considérant chacun des aspects de leur métier.

« Le fait que l’humoriste ne soit pas que simplement seul devant un mur de briques lui permet évidemment de se démarquer dans un marché sursaturé, mais ça peut aussi amener un message plus complet », souligne la professeure au collège André-Grasset et à l’École nationale de l’humour, qui évoque par ailleurs l’envie de bien des humoristes de fouiller des sujets plus costaux, appelant leur mise en contexte. « On l’a beaucoup vu dans les émissions de fin de soirée aux États-Unis : la présidence de Trump fait en sorte qu’il y a un besoin de réfléchir d’abord, puis d’amener des blagues à partir de cette réflexion-là ensuite. »

Netflix et l’humour québécois

Si la captation d’un spectacle correspondait jadis au point culminant d’une carrière, elle contribue souvent désormais, grâce aux plateformes de visionnement en continu, à propulser de nouveaux venus. En 2018, Netflix a produit pas moins de cinquante seuls-en-scène.

Le milieu de l’humour québécois multiplie quant à lui les stratégies de diffusion. Alors que certains mettent encore sur le marché des DVD, d’autres préfèrent rendre disponible leur spectacle gratuitement sur YouTube ou Vimeo. « Quand on s’assoit avec un de nos artistes, toutes les options sont sur la table. C’est vraiment le Far West », explique Benjamin Phaneuf, du Groupe Phaneuf (François Bellefeuille, Louis-José Houde, Maude Landry).

Il doute cependant que la petite incursion québécoise de Netflix — Adib Alkhalidey, François Bellefeuille, Louis-José Houde et Katherine Levac participaient en 2019 à la série Humoristes du monde et Martin Matte y lançait son plus récent spectacle en octobre dernier — se transforme en relation à long terme avec la province et ses monologuistes.

« La réalité, c’est que personne ne sait vraiment ce que Netflix fait sur le marché canadien », observe Benjamin Phaneuf. La pénétration de Netflix au Québec (37 % chez les francophones) restreindrait l’effet possible sur la carrière d’un humoriste québécois d’un spectacle qui y serait mis en ligne. « Les humoristes qui ont été captés par Netflix sont chanceux, mais en même temps, je ne pense pas que ça ait eu une influence majeure sur leurs ventes de billets. »

Pour le producteur, « démocratiser les contenus, c’est ce qu’il y a de plus important. » Les heures verticales (2015), le troisième spectacle de Louis-José Houde, figure ainsi depuis décembre dernier parmi l’offre de la plateforme de balados OHdio de Radio-Canada, un parti pris faisant écho à l’affection de l’artiste pour les vinyles d’humour. Réinventer la forme, c’est aussi parfois revenir à son expression la plus épurée.

Femme ta gueule — le film

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