Sauver la beauté qui brûle

La beauté du monde, Jean-Claude Guillebaud l’a observée dans la nature, mais aussi dans les décombres.
Marie-France Coallier Le Devoir La beauté du monde, Jean-Claude Guillebaud l’a observée dans la nature, mais aussi dans les décombres.

Secoué par les images tragiques qu’il avait prises durant les atrocités du génocide rwandais, le photographe brésilien Sebastião Salgado a un jour décidé de ranger son appareil photo. Puis, de retour dans sa terre natale, il a redonné vie au domaine familial desséché, s’est racheté un Pentax et a décidé de retourner photographier la beauté du monde, cette fois pour la sauver.

C’est sur cette anecdote que s’ouvre le livre Sauver la beauté du monde, que Jean-Claude Guillebaud a fait paraître aux Éditions L’iconoclaste. Le grand reporter, essayiste et conférencier y prend le parti d’un émerveillement qui énergise, qui dynamise. « C’est sur cet émerveillement continuel qu’il faut tabler si l’on veut sauver la beauté du monde. Il rappelle que les philosophes Platon et Aristote s’opposaient déjà, autrefois, sur ce concept. « [Platon] estimait que la philosophie commence dans l’émerveillement. [Aristote] répondait que ce dernier doit s’effacer au profit de la connaissance. Je vote des deux mains pour Platon ! » écrit-il.

Même pendant [d]es guerres monstrueuses, j’ai trouvé des gens qui refusaient de sombrer dans la sinistrose et dans la tristesse

C’est dans la nature qui entoure sa maison de campagne de Charente que l’écrivain puise cette inspiration, dans l’observation des animaux et de la flore, dans la parade des oiseaux. Mais cette beauté puissante, il l’a aussi observée au milieu des décombres de la guerre du Vietnam, dans le Liban déchiré, même dans le Biafra affamé, des zones qu’il a couvertes en tant que grand reporter.

« J’ai vu la laideur partout », dit-il, rencontré à l’Institut de pastorale des Dominicains, alors qu’il était de passage à Montréal. Jean-Claude Guillebaud s’est reconverti au christianisme il y a plus de dix ans. « J’ai couvert en 1968 la guerre du Biafra, monstrueuse, qui a fait un million de morts, le Vietnam, la Corée. J’ai couvert la guerre en Afrique, en Érythrée, en Éthiopie et en Somalie. Cela m’a beaucoup marqué. Mais en même temps, j’ai été stupéfait de voir que, dans les pires situations, les guerres les plus sauvages, les plus cruelles, par exemple la guerre du Liban qui a duré 16 ans, même pendant ces guerres monstrueuses, j’ai trouvé des gens qui refusaient de sombrer dans la sinistrose et dans la tristesse, qui décidaient de prendre sur eux pour tenir debout. Je les ai retrouvés dans toutes les guerres et dans tous les pays du monde. J’ai eu l’impression de prendre une leçon d’espérance et de courage de la part de personnes qui ont toutes les raisons de désespérer. »

Les meilleurs journalistes sont d’ailleurs ceux qui conservent un regard critique sur leur métier, dit celui qui a été président de Reporters sans frontières. À cet égard, il cite d’ailleurs sa collègue journaliste Florence Aubenas : « Pour bien pratiquer le journalisme, il faut le détester un peu. » Or, l’un des travers du journalisme est incontestablement de se concentrer sur les mauvaises nouvelles.

Reporter d’espoir

En entrevue, Jean-Claude Guillebaud raconte comment il a collaboré à fonder en France, il y a une vingtaine d’années, l’organisme non gouvernemental Reporters d’espoir. « Il existe toujours aujourd’hui, j’ai été président du conseil d’orientation, dit-il. On s’était donné pour objectif de rééquilibrer la façon d’écrire le monde. Il fallait donner les mauvaises nouvelles, parce qu’il n’y a que dans les pays dictatoriaux qu’on ne peut pas les donner. Mais il fallait aussi donner les bonnes. En France, on ne donne pas beaucoup les bonnes. » L’organisme Reporters d’espoir a créé des partenariats avec différentes chaînes télé et différents journaux.

Le livre «Sauver la beauté du monde»

Après avoir longtemps hésité, Laurent Joffrin, directeur du journal Libération, accepte finalement de donner le feu vert à un projet, qui réunissait dans une même édition des nouvelles positives en provenance du monde entier, des gens « qui se battent et qui résistent » devant l’adversité. « Finalement, Laurent m’a dit que c’était, de loin, l’édition qui s’était le mieux vendue de l’année. »

L’humanité est pourtant, il le sait bien, dans une position tragique, menacée par le réchauffement climatique et par l’inaction des puissants à cet égard. L’avant-dernier chapitre de son livre porte précisément sur ce thème. « L’enlaidissement du monde s’accélère, écrit-il, preuve que le capitalisme prédateur gagne du terrain. »

Devant les constats alarmants des scientifiques, il reconnaît l’urgence d’agir. Or, la beauté, il faut la célébrer pour vouloir la sauver. Il cite comme exemple la jeune Greta Thunberg, malgré toutes les critiques qui lui ont été faites, et favorise la dissidence citoyenne. « Quand il y a des choses graves qui se passent, on ne peut pas rester les bras croisés », dit-il. Il revient sur la phrase de Jacques Chirac, prononcée en septembre 2002 : « La maison brûle et nous regardons ailleurs. Nous ne pourrons pas dire que nous ne savions pas. » « Dix-sept ans plus tard, la mise en garde reste pertinente et c’est décourageant, écrit-il. Mais il en faudrait davantage pour que je renonce à l’espérance. »

Sauver la beauté du monde

Jean-Claude Guillebaud, L’iconoclaste, Paris, 2019, 315 pages