Le jour où Éric Salvail est tombé

L’animateur vedette Éric Salvail a entraîné dans sa chute des dizaines d’artisans du monde de la télévision.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir L’animateur vedette Éric Salvail a entraîné dans sa chute des dizaines d’artisans du monde de la télévision.

Le 18 octobre 2017 devait être une journée de triomphe pour Éric Salvail. Un Boeing 737 d’Air Transat avait été nolisé pour « parcourir le ciel de la Belle Province et ramener 150 personnes » gagnantes d’un concours qui promettait la « chance de vivre une expérience unique » : assister à l’enregistrement d’En mode Salvail avec l’animateur le plus populaire du Québec, personnalité de l’année au dernier gala des prix Artis.

À 7 h, l’avion a décollé de Montréal pour faire un premier arrêt à Rouyn-Noranda. Des gens sont embarqués, puis le 737 a repris sa route vers Bagotville pour y faire monter d’autres gagnants. Et c’est là, sur le tarmac d’un aéroport du Saguenay–Lac-Saint-Jean, que le crash de la carrière d’Éric Salvail s’est matérialisé.

« Lors du second arrêt, à Bagotville, nous avons été informés de la décision de la chaîne V de suspendre l’émission En mode Salvail », se rappelait la semaine dernière Debbie Cabana, porte-parole d’Air Transat. Il n’y aurait donc pas d’émission enregistrée ce jour-là. En fait, il n’y en aurait plus du tout. Les passagers de Bagotville débarquent alors de l’avion, bredouilles.

Au même moment, à Montréal, des techniciens d’En mode Salvail s’échangeaient des messages texte, paniqués par ce qu’ils venaient de lire dans La Presse : 11 personnes témoignaient avoir subi des inconduites sexuelles de la part du producteur-animateur (ou en avoir été témoin), cela dans un contexte professionnel. À partir de là, la chute d’Éric Salvail sera fulgurante.

Quelques heures plus tard, les employés de Salvail & Co. auront ainsi à faire quelque chose « d’irréel », relate une ex-collaboratrice (qui a accepté de parler au Devoir sous le couvert de l’anonymat, comme les autres personnes interrogées pour ce texte) : décoller les « trois grands posters d’Éric qui étaient la première affaire que tu voyais en entrant » dans les bureaux de sa compagnie de production, situés au-dessus de la salle de spectacle L’Astral.

« On n’avait jamais vu une entreprise s’effondrer en deux heures, se souvient une ex-employée, qui n’en revient toujours pas. Tu t’imagines que tu vas avoir un mercredi normal, enregistrer deux émissions… » Mais à la place : une tornade.

Vers 16 h la veille de la publication de l’article incriminant, l’équipe de production d’En mode Salvail avait été prévenue que « quelque chose allait sortir » et concernerait des inconduites sexuelles. « C’est tout ce qu’on savait, raconte aujourd’hui au Devoir une personne ayant assisté à cette rencontre. Les employés présents ont été rassemblés, et c’est ce qui a été annoncé. On était inquiets parce qu’on ne savait pas quelle serait l’étendue de ce qui s’en venait. »

Onde de choc

C’est donc en lisant La Presse que tous les gens qui gravitaient autour de la production d’En mode Salvail — les employés de Salvail & Co., les dizaines de techniciens, les scripteurs, etc. — ont pris la mesure de la gravité de la situation.

Au milieu de l’avant-midi, des employés et des pigistes d’En mode Salvail se rassemblaient angle Bleury et Sainte-Catherine pour absorber la nouvelle ensemble et attendre les développements. « Il fallait que je bouge, que je partage avec les collègues », raconte une technicienne. Elle s’est rendue à L’Astral vêtue d’un « manteau aux couleurs de l’émission, que tout le monde venait juste de recevoir ». C’est un manteau qu’elle a d’ailleurs toujours. « Mais j’ai mis une patch sur le logo et le nom de Salvail », dit-elle.

« Au départ, on ne savait pas trop ce que ça ferait, poursuit-elle. C’était la première fois qu’on était touché par une histoire comme ça. » Le cas Salvail émergeait dans la foulée des dénonciations contre le producteur américain Harvey Weinstein et la naissance du mouvement #MeToo, mais il précédait d’une journée les révélations du Devoir et du 98,5 FM sur Gilbert Rozon.

« Ce matin-là, c’était juste un énorme choc, raconte une autre collaboratrice. On ne savait pas comment ça allait lever. Et moi j’étais déchirée. Parce qu’il était au sommet de son art, parce que j’admirais sa passion, ses capacités. Mais avec tout ce qui sortait, je réalisais que la personne que j’admirais et pour qui j’avais de l’affection […] avait une partie sombre que je ne connaissais pas et ne voyais pas. C’était comme de faire le deuil de quelqu’un de vivant, c’était vraiment le sentiment. On était au bureau et on se serrait dans nos bras, on pleurait et on se regardait en silence. »

Ce show-là, c’était le Klondike, dit la technicienne : on tournait deux jours par semaine, c’était garanti, c’était la cinquième saison, Éric avait choisi les meilleurs techniciens…

Le largage

En milieu d’avant-midi, les communiqués de presse se sont mis à tomber les uns après les autres. « En raison des circonstances entourant l’article paru ce matin, METRO inc. annonce la suspension de son entente publicitaire avec l’animateur et producteur Éric Salvail. » « Considérant que les allégations concernant les inconduites d’Éric Salvail sont graves et doivent être prises très au sérieux, Radio-Canada réévalue ses liens d’affaires » avec le producteur.

« Groupe V Média suspend l’émission En mode Salvail des ondes de V dès aujourd’hui et pour une période indéterminée » (cinq jours plus tard, l’émission sera définitivement retirée des ondes, et « toute relation d’affaires avec la maison de production » Salvail & Co. coupée).

Au même moment, Bell Média annonçait la suspension de celui qui animait Éric et les fantastiques à l’antenne de Rouge FM ; les restaurants McDonald’s (qui commanditaient En mode Salvail) rompaient les liens avec lui ; Éco Entreprises Québec (de qui Salvail était porte-parole) annonçait que le partenariat était terminé.

Au milieu de ce déluge, Éric Salvail publiait un court message annonçant qu’il prenait une pause professionnelle pour faire le point. Surtout : il ne niait pas les allégations.

Vague

« On a alors réalisé que la vague s’en venait et que c’est nous qui allions payer le prix », raconte la technicienne qui a longtemps travaillé avec lui.

Car sans la personne d’Éric Salvail, c’est l’ensemble du petit empire Salvail qui craquait : il en était le fonds de commerce. « Il incarnait tout, raconte une proche collaboratrice : c’était le visage et le patron de la boîte de production, c’était l’animateur du show, c’était le porte-parole, tout. » Or, subitement, « l’actif primordial de l’entreprise », comme le dit une ancienne employée, était devenu toxique.

En début d’après-midi, essentiellement tout le monde s’était ainsi dissocié d’Éric Salvail. Plus tard, Le Journal de Montréal ajouterait des allégations à celles de La Presse, alourdissant le dossier.

Le lendemain, Salvail reconnaissait par écrit avoir eu des « comportements inappropriés et irrespectueux » au fil des ans. Il s’excusait avec « désolation » et constatait que « plus on tombe de haut, plus lourdes sont les conséquences ».

Litiges

Dans ce même message publié sur Facebook, le producteur disait espérer que son retrait de Salvail & Co. permettrait de protéger « une quarantaine de professionnels et des centaines d’artistes, artisans et techniciens qui n’ont rien fait pour que leur emploi soit aujourd’hui en danger ».

Ce ne fut pas aussi simple. L’annulation de la saison d’En mode Salvail a entraîné celle des contrats de tous les artisans. « Ce show-là, c’était le Klondike, dit la technicienne : on tournait deux jours par semaine, c’était garanti, c’était la cinquième saison, Éric avait choisi les meilleurs techniciens… » Or, cette « équipe A », qui pensait travailler sur cette émission jusqu’en avril 2018, se retrouvait maintenant devant rien.

Un total de 77 techniciens représentés par l’AQTIS (Association québécoise des techniciens de l’image et du son) réclament encore aujourd’hui plus de 850 000 $ à Éric Salvail et ses différentes compagnies. La Société des auteurs de radio, télévision et cinéma (SARTEC) a elle aussi dû intenter une poursuite pour obtenir des compensations pour ses membres. Le tout a fait l’objet d’un « règlement à la satisfaction » des deux parties en 2018 — les termes sont confidentiels.

Quant à Salvail & Co. inc., la compagnie est toujours enregistrée au nom d’Éric Salvail. Mais dans les jours qui ont suivi la chute de l’animateur-producteur, ses actifs (c’est-à-dire les productions) ont été rachetés par l’entreprise Media Ranch. Des employés ont suivi, d’autres pas. Mais globalement, « ça a été brutal et violent, résume une employée de l’époque. Perdre notre job, c’est une chose. Mais le perdre dans ces circonstances, c’était encore plus difficile. On avait le Salvail & Co. étampé sur le coeur, et tout de suite après, il ne restait plus rien ».

Quatre jours de procès

Le procès de l’ancien producteur et animateur Éric Salvail débutera lundi à Montréal, et doit durer quatre jours. M. Salvail est accusé d’agression sexuelle, de harcèlement criminel et de séquestration pour des faits qui remonteraient à un peu plus de 25 ans. Il a opté pour un procès devant juge seul. La victime alléguée, Donald Duguay, a choisi de dévoiler son identité, mais une ordonnance de non-publication interdit de révéler celle des gens qui ont témoigné durant l’enquête préliminaire — de même que le contenu de leur témoignage. M. Salvail avait été arrêté en janvier 2019 par le Service de police de la Ville de Montréal.

 
10 commentaires
  • Clermont Domingue - Abonné 15 février 2020 05 h 06

    La chair.

    Dans mon enfance, les péchés de la chair étaient toujours matière grave. D'où vient une telle peur du sexe encore aujourd'hui?

    • Marc Therrien - Abonné 15 février 2020 11 h 48


      Probablement parce qu’on n’a pas réussi à défaire le nœud de tous les conflits de la vie psychique que constitue la sexualité tel que l’a établi Freud et qu’on n’a pas réussi à trouver une autre façon de pacifier la civilisation que de restreindre l’expression des pulsions. Par ailleurs, cette peur du sexe tout comme celle du sang s’accompagne en même temps d’une intense curiosité. Le JDM a fait des affaires d’or avec ces émotions primaires que sont la peur et le dégoût.

      En paraphrasant Freud, il semble qu’on vive actuellement un grand malaise dans la civilisation libre quand les débordements pulsionnels des êtres qui se perçoivent exceptionnels transgressent les limites admises par le commun des mortels. On sent alors que la culture commune, qui est édifiée sur le renoncement pulsionnel et la restriction des libertés individuelle pour règlementer les relations des humains en vue de les protéger de leur nature d’animal prédateur, se fragilise. La justice immanente consistant à répondre au mal par le mal est certes efficace et dissuasive à court terme, mais suivant Freud, on se demande si elle favorise le progrès de la civilisation visant à surmonter les pulsions destructrices qui l’animent.

      Marc Therrien

  • Gilles Théberge - Abonné 15 février 2020 10 h 22

    La cardinal Gasparri, né en 1852 et mort à Rome en 1934 disait « Peccato di carne, peccato di niente », péché de chair, péché de rien...

    C'est une opinion étonnante, venant d'un homme du siècle d'avant...!

  • Jean-Marc Simard - Abonné 15 février 2020 11 h 06

    C'est fort le sexe

    Pauvre Éric Salvail ! Tout perdre pour une partie de «jambes-en-l'air», une ou plusieurs parties de plaisir...Et il n'est pas le seul...Plusieurs personnes influentes se sont fait prendre par leur animalité débordante et leur désir charnel, désir qui en cache un autre, soit celui de satisfaire son besoin de prédation de l'autre, de le faire mourir en détruisant ce qui fait son essence...C'est fort le sexe...Ça embrouille bien des esprits dits rationnels...

  • Hélène Paulette - Abonnée 15 février 2020 11 h 13

    Triste histoire...

    Et surtout entreprise de démolition. Alors que les scènes de sexe pullulent sur les écrans, la nudité serait devenue une agression?

  • Mathieu Lacoste - Inscrit 15 février 2020 15 h 33

    Les intrigues de touche-pipi ont la cote


    Ras le bol !

    Avec son cortège de moralistes nourris de feuilletons, pas une journée sans que ce journal rapporte des intrigues sexuelles entre adultes.

    Riches en expériences télévisuelles, du haut de leurs certitudes cathodiques, ces aumôniers entendent déterminer les règles de conduite que devrait adopter le commun…

    Mais leur bienséance d'ingénus n'est qu'un effet de mode; leur morale allait dans l'autre direction à l'époque des «Deux femmes en or» (Le film de fournier);

    Il y a eu la mode des planches à voile (tout le monde en avant une sur le toit de son automobile), aujourd'hui les refoulés tiennent le haut du pavé, la mode est à la pudibonderie des péronnelles.