Mois de l’histoire des Noirs: Djely Tapa, griotte et Africaine du futur

En spectacle comme pour la photo, Dejly Tapa aime bien se maquiller à la façon traditionnelle malienne, même si elle n’utilise pas des traits propres à une région donnée.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir En spectacle comme pour la photo, Dejly Tapa aime bien se maquiller à la façon traditionnelle malienne, même si elle n’utilise pas des traits propres à une région donnée.

Djely Tapa est arrivée au Québec avec ce qu’elle était, son amour de la musique et son rôle social de griotte, dont elle a hérité de sa famille au Mali.

L’an dernier, la chanteuse a lancé son premier disque solo, Barokan, qui vient d’être mis en nomination pour un Juno dans la catégorie des musiques du monde. Ses textes sont écrits en malenke, en kasonke et en bambara, des langues qui se parlent dans la région des Kayes, d’où elle vient.

Le 12 février, elle donnera une conférence sur l’histoire des griots du Mali, sous son vrai nom Tapa Diarra, et un concert plus traditionnel au Centre des musiciens du monde à Montréal, où elle sera simplement accompagnée d’une kora. Pour le public, elle expliquera ses textes, inspirés de la djeliya, l’art de la griotique mandingue, en français.

En entrevue, Djely Tapa parle à la fois en tant qu’artiste, en tant que griotte et en tant que femme, mère et citoyenne.

« Je viens d’une famille de griots, dit-elle. Mon père et ma mère étaient griots. Ma grand-mère est griotte. Je suis dans une famille de griots de plusieurs générations. »

Au Mali, cet héritage, dit-elle, est transmis par le père. « Moi, je suis des griots bambaras, de la lignée de mon père. » Mais lorsque le père est griot, la mère est généralement griotte aussi, même si le rôle des griottes est moins connu ici.

« Les familles de griots se mariaient très souvent entre eux. » Et si les hommes griots sont davantage connus en Occident, c’est qu’ils ont eu plus de possibilités de voyager, dit-elle. « Il y a toujours eu des griottes, mais les déplacements étaient plus faciles pour les hommes. L’Occident a davantage connu les griots par les instrumentistes. Mais ils étaient très souvent accompagnés par les griottes, qui étaient silencieuses et qui laissaient les hommes s’exprimer. C’est notre silence qui a fait que le reste du monde a pensé qu’il n’y avait que des hommes griots. »

Gardiens de la culture

Les griots, ce sont les gardiens de la culture, les détenteurs de la mémoire collective. « Le griot, c’est un enseignant, un ambassadeur, c’est un chanteur, un conteur, mais c’est aussi un conservateur et un transmetteur. »

Pourtant, dans son travail de création, Djely Tapa se projette largement dans l’avenir et explore constamment de nouvelles sonorités, de nouvelles avenues. Elle se définit elle-même comme une Africaine du futur. Sur son dernier disque, dont elle signe les textes, Djely Tapa, qui reprend ainsi le nom de sa grand-mère (djely signifie « griot »), veut rendre hommage aux femmes africaines, à leur force.

La chanson titre de son album Barokan fait référence à une princesse peule bororo qui exerce son pouvoir. Dans la culture bororo, ce sont les femmes qui choisissent leurs amants parmi les hommes qui viennent parader devant eux. « Ce sont des femmes nomades », se rappelle Djely Tapa, qui se souvient de ces entrepreneures qui vendaient divers médicaments pour la peau, pour les cheveux, accompagnées de leurs nombreux enfants.

Le message que Djely Tapa veut transmettre, c’est que les femmes, les Noires surtout, sont belles et fortes. Que la couleur de leur peau est belle, que leurs cheveux sont beaux, que leur culture est belle. « Qu’elles arrêtent de penser qu’elles doivent être autres pour être bien. » Ici, sa musique s’est métissée de rythmes house, électro, notamment via le band Afrikana Soul Sisters, où elle s’est fait remarquer.

En spectacle comme pour la photo, Dejly Tapa aime bien se maquiller à la façon traditionnelle malienne, même si elle n’utilise pas des traits propres à une région donnée. Traditionnellement, les gens de sa famille utilisaient des scarifications pour marquer l’appartenance à leur communauté, explique-t-elle. « Mais mon grand-père a interdit cette pratique après qu’une plaie se fut infectée. »

Lors de sa conférence au Centre des musiciens, Djely Tapa parlera aussi de l’expérience de l’immigration. En entrevue, elle explique qu’à travers le processus d’immigration, on adopte certaines pratiques de son pays d’accueil et on en conserve d’autres de son pays d’origine. Il lui est impensable, par exemple, de tolérer l’excision du clitoris, au Québec comme au Mali. À l’inverse, sa communauté n’accepte pas la pratique québécoise de « placer » les personnes âgées en pension de retraite. Tout imprégnée qu’elle soit de sa culture, Djely Tapa est entièrement tournée vers l’avenir. C’est l’Africaine du futur qui donnera un spectacle inspiré de son disque, le 28 février, au Cabaret du Lion d’Or.

Un coup de coeur

Le spectacle de Djely Tapa du 28 février fait partie des coups de coeur recensés par l’équipe de coordination du Mois de l’histoire des Noirs, en février. Parmi la foule d’activités qu’on y trouve, mentionnons aussi le festival Afro Urbain au Centre des arts de la Maison d’Haïti, du 20 au 23 février. Et la série Être Noir à Montréal, présentée au CEDA, le comité d’éducation aux adultes de la Petite-Bourgogne et de Saint-Henri. On y donnera notamment, le 13 février, une conférence sur l’arrivée au Québec des domestiques des Antilles, de 1911 à 1955.