Dans les coulisses de la Nuit de la poésie 1970

Pendant la Nuit, Jean-Claude Labrecque et Jean-Pierre Masse ont choisi de ne pas filmer la foule, pour ne pas attirer l’attention de celle-ci sur le tournage en cours.
Photo: Daniel Kieffer Pendant la Nuit, Jean-Claude Labrecque et Jean-Pierre Masse ont choisi de ne pas filmer la foule, pour ne pas attirer l’attention de celle-ci sur le tournage en cours.

Le tricycle de Raôul Duguay. Les pupilles de Claude Péloquin. La combativité de Claude Gauvreau. La voix de tempête de Pauline Julien. Le regard frondeur de Michèle Lalonde inscrivant son Speak whitedans l’éternité. La Nuit de la poésie du 27 mars 1970 se sera cristallisée, dans l’imaginaire collectif, en une poignée de scènes mythiques captées par les cinéastes Jean-Claude Labrecque et Jean-Pierre Masse. Il y a bientôt 50 ans, le tandem immortalisait ce qu’un communiqué de presse de l’époque décrit, sans modestie et en préconisant un emploi plutôt pompeux de la majuscule, comme « la plus grande fête de la Parole qui ait jamais eu lieu au Québec », rien de moins que le « Woodstock de la poésie québécoise ! ».

« Aujourd’hui, la Nuit dont on se souvient, ce n’est pas le spectacle, c’est la Nuit construite par le film qu’on en a tiré, ce feu roulant de moments marquants », dit Olivier A.-Savoie, commissaire de L’envers de la Nuit (présentée à la Bibliothèque des lettres et sciences humaines de l’Université de Montréal jusqu’au 2 mars). Grâce à des photos rares, des affiches originales et divers documents d’archives, l’exposition propose non seulement une visite des coulisses du happening, mais aussi un aperçu de ce qui a été laissé sur le plancher de la salle de montage du documentaire, rapidement devenu un incontournable des cours de littérature au cégep.

Imaginée par Jean-Claude Labrecque afin de rendre compte de la vigueur d’une poésie québécoise découvrant alors son identité propre, la Nuit répondait d’abord et avant tout à des « motivations archivistiques explicites » et sera, jusqu’à un certain point, conçue comme la reprise, devant les caméras, d’autres événements littéraires importants. Il fallait, pour le regretté réalisateur, rendre compte du « véritable coup de poing au visage » qu’il avait reçu en 1968 en assistant à la Semaine de la poésie. La série de spectacles « Poèmes et chansons de la résistance », organisée en soutien aux felquistes Charles Gagnon et Pierre Vallières, servira également de référence.

Photo: Daniel Kieffer Le combatif poète Claude Gauvreau

« La Nuit de la poésie, c’est d’abord un plateau de tournage », rappelle en entrevue Olivier A.-Savoie, qui signait en 2014 un mémoire de maîtrise sur le sujet. Le film produit par l’ONF sera ainsi le résultat de plusieurs étapes d’écrémage : de la soixantaine de poètes qui monteront sur la scène du Gesù, seules 23 performances figureront au montage final du long-métrage intitulé La Nuit de la poésie 27 mars 1970.

Des procès-verbaux de réunions tenues en amont du spectacle permettent en outre d’apprendre que Labrecque et Masse, épaulés par Gaston Miron, Gérald Godin, Raôul Duguay et Claude Haeffely, ont d’emblée choisi de ne pas inviter certaines figures littéraires majeures, dont Rina Lasnier, trop « catholique », Félix Leclerc, trop « populaire », et Alfred DesRochers, trop « folklorique ». Gaston Miron, qui souhaitait convier des poètes anglophones des Cantons-de-l’Est, se heurtera aux réticences de ses comparses, qui invoqueront les tensions sociolinguistiques prévalant à l’époque.

Une illusion d’harmonie

Composé selon une chronologie ne correspondant pas à celle du spectacle original, le film de Labrecque et Masse ferait par ailleurs l’impasse sur une certaine pluralité de tonalités ayant retenti au Gesù. « Ce que le film nous donne comme impression, c’est que la poésie se devait d’être engagée, mais il y avait au cours de la Nuit plein de poètes pour qui ça n’allait pas de soi, même qui étaient contre cette idée », souligne Olivier A.-Savoie.

C’est le cas de Michel van Schendel, qui fustige pendant sa performance le « nationalisme diffus » et la « mystique néo-religieuse » animant ses collègues, ainsi que la puérilité d’un public offrant une réponse quasi pavlovienne à des mots-clés comme « liberté ». « Or, prononcer le mot “révolution”, ce n’est pas poser un acte politique. »

Dans un esprit similaire, sept auteurs (dont France Théorêt) réunis au sein du Groupe d’études théoriques dénoncent la subordination de l’écriture à des impératifs politiques dans un texte incendiaire, « La poésie à quatre pattes », publié dans La Presse le 4 avril 1970. Michel Beaulieu refuse quant à lui que sa performance soit incluse au montage sans sa dédicace aux prisonniers du FLQ. Toutes les manifestations de soutien au Front de libération du Québec seront néanmoins évacuées du documentaire, sans doute pour ne pas indisposer l’Office national du film, une agence fédérale après tout.

« Mais c’est la foule qui est le plus grand absent », observe Olivier A.-Savoie. En choisissant de ne pas la filmer pour ne pas attirer son attention sur le tournage en cours, Jean-Claude Labrecque et Jean-Pierre Masse ne pourront finalement que très peu témoigner de sa participation active au déroulement de la soirée.

Une captation sonore de la Nuit, à laquelle le commissaire Savoie a eu accès, permet notamment d’entendre Roger Des Roches être interrompu par des spectateurs agités, ou la pauvre Marie Laberge (homonyme de la populaire romancière) être carrément chahutée. Jean-Pierre Masse devra demander aux très nombreux spectateurs entassés au Gesù de modérer la fumette, afin que se dissipe l’épais nuage s’interposant entre la caméra placée au fond de la salle et les poètes.

« Que tout un chacun soit toute et tous tout un chacun / Que tout le monde parle la même langue », scandait le 27 mars 1970 Raôul Duguay, un espoir qui trouve toujours un vibrant écho chez le très effervescent microcosme montréalais des « micros ouverts », grâce à qui (presque) toutes les nuits sont des nuits de la poésie. « Ce fantasme de la Nuit de la poésie originelle, est encore très fort, pense Olivier A.-Savoie. On sait qu’on ne pourra pas la reproduire, mais on continue d’essayer. »