Hier comme demain

Les journaux restent indispensables dans les démocraties fragilisées par la résurgence des dogmatismes, la montée des populismes et l’expansion des «fake news».
Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir Les journaux restent indispensables dans les démocraties fragilisées par la résurgence des dogmatismes, la montée des populismes et l’expansion des «fake news».

Une collègue qui n’a pourtant elle-même plus vingt ans depuis longtemps, me taquine souvent en me demandant «comment c’était au Devoir sous la direction d’Henri Bourassa», quand l’éminent Jules Fournier écrivait ce billet en une.

Je suis arrivé ici en 1993, sous la direction de Lise Bissonnette. J’y ai effectivement connu des gens qui me séparaient du fondateur par deux poignées de main : ils avaient bossé dans les années de Claude Ryan avec des reporters ayant eux-mêmes côtoyé le premier directeur du journal.

Brian Myles, nouveau grand timonier, débutait à peu près en même temps sa carrière comme commis à la rédaction. Pendant ses premières semaines de boulot, il apportait les fax aux plus vieux reporters en les vouvoyant.

C’était un autre siècle et pourtant déjà un peu notre monde en mutation. Les reporters fumaient beaucoup mais ne s’habillaient déjà plus comme à la belle époque. Il restait une machine à écrire dans un coin de la salle qu’on pouvait utiliser pour remplir certains formulaires.

Pour le reste, tout se faisait déjà sur écrans, même le montage des pages. Le Web balbutiait. Beaucoup de collègues actuels sont nés après l’invention des protocoles HTML et HTTP.

Le numérique a ébranlé puis fait vaciller la vieille civilisation du papier maintenant au bord du gouffre. Les mutations et les transformations enregistrées depuis le tournant du siècle donnent le vertige.

Autour de l’an 2000, les vieux journaux québécois, certains fondés au XIXe siècle, bien avant Le Devoir apparu en 1910, ont multiplié les stratégies et les tactiques pour tenter de surnager après le naufrage de leur modèle d’affaires tout en profitant de la bouée offerte par la grande dématérialisation.

Le mirage de la concentration de la presse a en bonne partie échoué. Six des quotidiens francophones du Québec se retrouvent sinon en ruine, au moins à reconstruire.

Les formidables outils connectés menacent ce monde et en même temps facilitent et accélèrent le travail journalistique encore fondé sur une curiosité inassouvissable liée à une fonction critique et une discipline de vérification.

Les journaux restent indispensables dans les démocraties fragilisées par la résurgence des dogmatismes, la montée des populismes et l’expansion des fake news.

La traque aux coquins et l’hommage aux honnêtes gens souhaitées ici en une au premier numéro il y a 110 ans, par Henri Bourassa que je n’ai pas connu, semblent toujours d’une jeune et brûlante actualité…