L’effet du Brexit sur les politiques culturelles britanniques

«L’incidence du Brexit sur les politiques culturelles est le sujet le plus discuté dans les milieux culturels en raison du haut niveau d’incertitude créé par cette situation», affirme la professeure Kate Mattocks.
Photo: Daniel Leal-Olivas Agence France-Presse «L’incidence du Brexit sur les politiques culturelles est le sujet le plus discuté dans les milieux culturels en raison du haut niveau d’incertitude créé par cette situation», affirme la professeure Kate Mattocks.

À quelque chose malheur est bon ? Peut-être, parfois, souvent. Mais il faut vraiment beaucoup, beaucoup d’imagination créative pour envisager un seul effet positif du Brexit sur le secteur des politiques culturelles.

Les analyses plus ou moins alarmistes abondent maintenant dans les médias du royaume en voie de sécession. L’Union européenne intervient dans le secteur culturel depuis 1992.

« L’incidence du Brexit sur les politiques culturelles est le sujet le plus discuté dans les milieux culturels en raison du haut niveau d’incertitude créé par cette situation », dit au Devoir la professeure Kate Mattocks, canadienne d’origine, qui enseigne à la University of East Anglia. Elle a terminé il y a deux ans une thèse de doctorat sur la coordination des politiques culturelles de l’Union européenne. « Nous avons déjà eu deux reports de date de sortie et nous ne savons pas ce qui va arriver une fois le divorce consommé. »

 

Son collègue Andrew Ormston, professeur à l’Université d’Édimbourg, spécialiste des politiques culturelles et consultant international reconnu en la matière, rebondit sur les effets négatifs créés par la longue comédie des erreurs. « Nous sommes dans ce drame depuis trois longues années et cette situation est épuisante », a-t-il dit au Devoir, son interview et celle de sa collègue ayant eu lieu avant le dernier report jusqu’en janvier prochain. « Chose certaine, tout ce que nous faisons avec l’Europe sera touché par cette rupture à long terme et a déjà des effets sur nos relations avec le continent. »

La professeure Mattocks parle carrément d’une diminution du pouvoir de convaincre (soft power) du pays, déjà bien visible. « La façon de voir le Royaume-Uni à partir de l’Europe s’est détériorée », dit-elle.

La suite pourrait peindre du gris sur du gris, même en cas de sortie de l’Union avec un accord négocié. Les deux professionnels mettent en évidence trois axes culturels fondamentaux possiblement touchés l’an prochain, ou quand la rupture viendra.

Les personnes. Comme tous les autres travailleurs, les artistes et les professionnels de la culture pourraient voir réduire leur droit de mobilité entre l’Union européenne et de la Grande-Bretagne (et vice versa). L’organisation de tournées artistiques va certainement se complexifier. Des organismes (comme le Southbank Centre de Londres) au coeur des échanges culturels ont identifié ce retour éventuel des barrières comme le principal obstacle créé en culture par le Brexit.

Les compagnies auront aussi plus de difficulté à recruter dans le futur des artistes et des professionnels. « Les organismes culturels sont dépendants d’une main-d’oeuvre hautement qualifiée, des spécialistes qui se recrutent parfois à l’étranger », résume la professeure Mattocks. Un musicien sur cinq des grands orchestres symphoniques vient de l’étranger. Le Guardian expliquait début octobre qu’une sortie sans accord allait rendre la vie infernale aux artistes comme aux sportifs du pays, par exemple en augmentant de centaines de livres les frais de paperasse.

Le financement. Le royaume a reçu environ 90 millions d’euros (130 millions de dollars) du programme Creative Europe pour couvrir la période 2014-2020. Rien n’assure que le pays pourra rester comme partenaire extérieur de programme après la séparation. Rien ne dit non plus que Londres compenserait les pertes. Mme Mattocks souligne en plus l’attrait particulier de l’Angleterre pour les partenariats culturels en raison de sa langue, l’anglais étant la nouvelle lingua franca du monde.

La coopération. La professeure Mattocks prévoit un effet sur les décideurs politiques qui bénéficient actuellement des échanges et de l’émulation entre partenaires de l’Union. « La coopération est essentielle pour la vitalité de la culture, dit-elle. L’Écosse et le Québec collaborent beaucoup et nous sommes très heureux de cette relation. C’est vraiment difficile d’envisager un seul avantage à se replier sur soi-même dans ce domaine. »

Le choc arrive de plus après dix ans d’austérité. Les institutions locales ont particulièrement souffert du retrait des « rationalisations » budgétaires. Le Conseil des arts du pays a calculé des rétrécissements d’enveloppes régionales totalisant environ 345 millions de dollars entre 2010 et 2016. À lui seul, le secteur muséal a perdu près de 160 millions de dollars entre 2007 et 2017, selon une évaluation du Mendoza Group.

Les professeurs Mattocks et Ormston s’entendent finalement pour souligner que le pays redevenu autonome ne considérera peut-être pas la culture comme un secteur prioritaire dans les budgets. Surtout si le pays entre en récession. Cette projection pessimiste s’applique aux individus comme aux ménages, qui pourraient diminuer leurs dépenses culturelles en cas de difficultés économiques.

« La culture est particulièrement vulnérable aux ralentissements économiques, dit Mme Mattocks. La vente des billets diminue. La philanthropie n’est plus aussi forte. Ce contexte rajoute des inquiétudes par rapport à l’avenir. »