Pour Julien Lacroix, l’important, ce n’est pas la chute, c’est l’atterrissage

Jusqu’ici tout va bien, très bien, pour Julien Lacroix, 26 ans, qui compte parmi les jeunes comiques les plus en vue à la télé et à la webtélé.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Jusqu’ici tout va bien, très bien, pour Julien Lacroix, 26 ans, qui compte parmi les jeunes comiques les plus en vue à la télé et à la webtélé.

Au fond du café, ce matin-là, comme c’est souvent le cas dans les cafés de l’avenue du Mont-Royal, est assis un certain Jean Leloup. Émotion chez l’intervieweur et encore plus chez l’interviewé, soudainement dans tous ses états. « As-tu vu ? C’est fucking Jean Leloup ! »

Ce que l’on soupçonnait se transforme alors instantanément en évidence aussi immense que les chapeaux que porte le Roi Ponpon : Julien Lacroix est, à la ville, tout le contraire de cette brochette de jeunes hommes semant la zizanie et la colère autour d’eux qu’il incarne depuis 2015 dans une série d’hilarantes capsules vues des centaines de centaines de milliers de fois sur le Web.

Il est tout le contraire de cet amoureux éconduit — « un gros gnochon qui ne comprend pas pourquoi elle est partie, même si c’est clair » — qui lui permettait en 2017 de décrocher le prestigieux Olivier du numéro de l’année (pour Lettre à mon ex). Le vrai Julien, lui, semble au contraire avoir le cœur grand, et la saine vulnérabilité de se laisser happer par ses émerveillements.

« Le plus beau compliment que les autres humoristes peuvent me faire, c’est : “ Comment ça se fait que toi tu peux dire ou faire ça  et qu’il n’y a aucune conséquence, alors que moi, je ne pourrais jamais dire ça ?” » confie celui qui a tôt compris que le contraste entre sa gueule d’étudiant de HEC et son alter ego — narcissique, effronté, sourd aux énormités souvent blessantes qui lui sortent de la bouche — exacerbait les rires qu’il tentait de générer.

Homme-enfant

Il sera bien sûr au cœur de son nouveau spectacle intitulé (jusqu’ici tout va bien), ce garçon refusant d’assumer ses erreurs, qui finit chacune de ses phrases en marmonnant. Mais à plus petite dose que dans ses sketchs pour le Web, précise son sympathique créateur, question de ne pas agacer le public. C’est après tout, à bien y regarder, un éloge de l’écoute qu’élabore Julien Lacroix en mettant en lumière, sur scène ou dans ses capsules, son spectaculaire contraire.

D’ailleurs, d’où vient-elle cette voix, quelque part entre celle du gars chaud et du gars pris en défaut, qu’il adopte pour personnifier cet immature chronique ? « Tu parles de cette voix-là ? » Julien se recule dans sa chaise, son tronc se désarticule, son œil devient fou, sa bouche, molle, puis son double apparaît : « Vous me gossez ! Vous êtes tous… Pourquoi vous êtes tous contre moi ! ? »

Il revient à lui-même en un clignement d’œil, tout sourire. « Je pense que cette voix-là, c’est celle que je prenais pour faire rire les amis après quelques verres et elle est restée. C’est aussi la voix de mon bon personnage d’impro, tsé, celui que tu sors quand tu veux absolument aller la gagner », se rappelle celui pour qui la patinoire théâtrale a été au secondaire un important révélateur.

« C’est aussi un enfant [son personnage]. Quand t’es enfant, tu te fous de blesser quelqu’un, de traiter une madame de grosse dans la rue. On dirait qu’il ne se rend pas compte qu’il vient d’insulter 15 personnes. Je pense que c’est ce qui fait qu’on pardonne ce que je dis sur scène. »

Voir Julien pleurer (presque)

Jusqu’ici tout va bien — très bien — pour Julien Lacroix, 26 ans, qui compte parmi les jeunes comiques les plus en vue à la télé et la webtélé (Code G, ALT, Les prodiges, Bête de sexe, Sylvain le magnifique), et qui tenait le rôle principal dans Mon ami Walid, long métrage qu’il portait à bout de bras avec son pote Adib Alkhalidey.

Il a pourtant assez vu La haine de Mathieu Kassovitz, un de ses films préférés, à qui il emprunte le titre de son spectacle, pour savoir que même pour qui ne tombe pas d’un immeuble de cinquante étages, l’important, ce n’est pas la chute, c’est l’atterrissage, en l’occurrence cette première grande tournée en solo qu’il amorce.

De cet essoufflant tourbillon qu’est aujourd’hui son existence — tournage, spectacle, montage —, il émerge donc parfois en s’offrant, sagement, la douceur d’une petite journée de… larmes. « Il ne le dira pas, mais pour se faire pleurer, il écoute la vidéo d’Antoine Bertrand qui remercie sa mère aux Jutra », glisse son gérant Alexis. En 2014, l’acteur récompensé pour son rôle de Louis Cyr rend hommage à sa mère en allée dans un de ces discours émouvants dont il a le secret.

« Quand je sens que j’ai le motton, j’écoute ça, avoue Lacroix, pis je snappe d’un coup, même si je l’ai vu des centaines de fois. C’est comme si Antoine me donnait la permission de me laisser aller. C’est weird, parce que tout est beau et positif dans ma vie, mais la fatigue qui s’accumule finit par te rendre fragile et c’est mieux que ça sorte. Ça fait du bien, pleureur, ça apaise. »

Mes petits frères ne savent pas ça, que le Québec voulait être un pays. Mais as-tu vu les pancartes du Bloc ? Il y a des gens qui ont "brainstormé" et qui se sont dit : “ Pour aller chercher les jeunes, nos candidats vont se prendre en selfie ! “

Et s’il se réjouit de vivre à une époque où on ne jauge plus la qualité d’un homme à son impassibilité, l’humoriste se souvient d’avoir été la victime au secondaire de quolibets homophobes pour la simple raison qu’il aimait la compagnie des filles, et leur sensibilité.

« Il y a un numéro sur l’homosexualité dans mon nouveau show : je dis au deuxième degré que des fois, je ne comprends plus ce qui est gai ou pas. C’est arrivé au début de mon rodage que des gens le voient du mauvais bord et ça me fâchait. Un gars criait : “Oui, ça, c’est gai !  Ben non, capitaine, écoute comme il faut, c’est de toi que je ris ! Là, j’ai ajouté des clés, juste pour être sûr que tout le monde comprenne. J’aime mieux que des gens trouvent que j’en mets trop pour être clair que de lancer le mauvais message. »

Jeune souverainiste

Jean Leloup quitte le café. Julien Lacroix serait-il allé lui jaser s’il n’avait pas eu à accorder une entrevue ? « Probablement pas. J’aurais été trop gêné. Je l’ai seulement fait avec trois personnes dans ma vie : Marc Séguin, PKP et Jacques Parizeau. »

C’est qu’il se trouve — on l’apprend sans doute en même temps que vous — que Julien Lacroix a été, et demeure, ce qu’il convient d’appeler un jeune souverainiste. Il porte d’ailleurs, au-dessus d’un genou, le tatouage d’une fleur de lys.

« Je l’avais fait là, parce que la mode, dans le temps, c’était les shorts longs, mais là, avec les shorts courts, tout le monde le voit », lance-t-il, moins honteux qu’hyperconscient que l’enjeu de l’indépendance ne figure pas en tête des obsessions des gens de sa génération. Ce qui ne l’empêche pas d’en parler avec un enthousiasme se transformant de phrase en phrase en palpable ferveur.

« Moi, je trouve ça fou comme projet de société ! Mais les jeunes ont l’impression que c’est une vieille affaire de baby-boomers. 1995, ça fait tellement longtemps ! Mes petits frères ne savent pas ça, que le Québec voulait être un pays. Mais as-tu vu les pancartes du Bloc ? Il y a des gens qui ont brainstormé et qui se sont dit : “ Pour aller chercher les jeunes, nos candidats vont se prendre en selfie !  »

Comme bien des grands rêveurs, Julien Lacroix est aussi cet anxieux maladif qui accourt, inquiet, vers un réalisateur, quand une scène n’a pas provoqué l’hilarité totale chez chacun des membres de l’équipe technique.

« J’ai peur de la mort et c’est pour ça que je fais plein d’affaires en même temps », explique celui qui, selon toute vraisemblance, conçoit davantage son parcours en termes d’œuvres à mettre au monde, plutôt que d’échelons à gravir. Quoi qu’on dise, le mot « carrière » demeure pourtant plus usité dans le milieu de l’humour que le mot « création ».

« J’ai peur de ne pas avoir le temps de tout faire ! C’est un carburant, l’angoisse. Regarde Jean ! Il l’utilise pour écrire de magnifiques chansons. Et moi, j’aime ça rire de ce qui fait mal, parce que ça fait du bien. »

Quelque chose à ajouter ? « Penses-tu qu’on peut rattraper Jean Leloup ? »

 

Julien Lacroix — (jusqu’ici tout va bien)

Les 23 et 24 septembre au Monument-National. En tournée partout au Québec.