Tel-Aviv et ses 4000 immeubles d’inspiration Bauhaus

La place Dizen-goff de Tel-Aviv est considérée comme la seule place typique-ment Bauhaus d’une grande ville.
Photo: iStock La place Dizen-goff de Tel-Aviv est considérée comme la seule place typique-ment Bauhaus d’une grande ville.

La série se poursuit sur l’héritage du Bauhaus, célébrissime école d’architecture du XXe siècle fondée il y a exactement cent ans. Cette fois, une visite guidée de la ville blanche de Tel-Aviv, qui abrite la plus grande concentration mondiale d’immeubles de style dit Bauhaus ou international.

Genia Averbuch, ça vous dit quelque chose ? Cette architecte naît dans l’Empire russe en 1909, en même temps que la ville de Tel-Aviv. Deux ans plus tard, elle y suit sa famille juive, où son père ouvre la première pharmacie de la jeune ville et sa mère poursuit sa carrière de sculptrice. Elle commence sa formation en architecture à Rome à 17 ans, puis à l’Académie royale de Bruxelles, d’où elle obtient un diplôme en 1930.

Sitôt rentrée à Tel-Aviv, Genia ouvre sa propre firme d’architecture et, en 1934, à l’âge de 25 ans, elle remporte un concours très couru pour le design de la place Dizengoff, nommée en l’honneur de Zina, femme bien aimée du premier maire de la ville, Meir Dizengoff.

Genia Averbuch est la seule femme architecte qui a contribué à la construction dans le style international de Tel-Aviv. Elle a conçu un des lieux d’or de cette ville.

Genia Averbuch propose d’aménager cette sorte de place de l’étoile où convergent six boulevards en faisant construire par autant d’architectes différents de grands immeubles aux façades curvilinéaires. Un parc avec une grande fontaine enjolivera le rond-point paysager.

Ce centre focal de la ville, inauguré en 1938, est souvent décrit comme une des plus belles places du monde, aussi simple qu’élégante, d’une admirable modernité pratique et en même temps plaisante et apaisante. C’est, en tout cas,la seule place typiquement Bauhaus d’une grande ville.

« Genia Averbuch est la seule femme architecte qui a contribué à la construction dans le style international de Tel-Aviv. Elle a conçu un des lieux d’or de cette ville », résume Alisa Veksler, guide d’une très instructive visite sur ce patrimoine majeur effectuée au début du mois. Historienne de l’art, elle connaît d’autant plus le sujet qu’elle vient de lui consacrer une exposition à la petite galerie du Centre Bauhaus, voisin de la place.

Le style international

Tel-Aviv est fondée en 1909 comme banlieue juive de Jaffa, une des plus vieilles villes du monde. Le mouvement sioniste ramène alors chaque année des milliers d’immigrants dans le territoire palestinien sous mandat britannique, migration amplifiée par la montée progressive de l’antisémitisme.

La portion Bauhaus est réalisée à partir du début des années 1930 jusqu’aux années 1950, selon un plan d’urbanisme précis. Environ 4000 blocs d’habitations dans le style apparaissent dans les quartiers Dizengoff, Rothschild et Bialik, qui constituent la « ville blanche », surnom adopté depuis une exposition sur le sujet des années 1980.

La moitié du lot est classée au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 2003 à titre d’« ensemble exceptionnel d’architecture du mouvement moderne ». À peu près 200 immeubles sont considérés comme de purs chefs-d’oeuvre.

Cette production exceptionnelle fait appel aux architectes (réfugiés ou non) formés dans différents pays d’Europe, mais surtout en France (auprès de Le Corbusier), en Hollande (pour De Stijl) et en Allemagne, notamment dans l’un ou l’autre des trois sites (Weimar, Dessau, Berlin) de l’école du Bauhaus fermée par les nazis en 1933. L’établissement conçu et animé par le légendaire architecte Walter Gropius, il y a tout juste cent ans, en 1919, est déterminant dans l’établissement du « style international ».

Ce courant développé dans les années 1920 et 1930 réalise la rupture moderne en architecture en rompant avec les traditions obsédées notamment par l’ornementation. Il favorise les lignes simples, des formes géométriques de base (le cube, le cône, la sphère…) et des matériaux industriels (le béton, le verre, l’acier), si possible préfabriqués. Le bâtiment se conçoit comme une projection de l’intérieur vers l’extérieur en toute logique fonctionnaliste subordonnant le langage architectural à son usage, sans autre prémisse secondaire.

L’adaptation locale

Ces principes sont adaptés au contexte culturel et climatique du site de Tel-Aviv en intégrant progressivement certaines traditions locales aux mérites éprouvés. La trame urbaine tire de grands axes routiers et commerciaux parallèles au bord de la Méditerranée. L’axe perpendiculaire est réservé aux rues résidentielles afin de laisser circuler le bon air de mer dans la ville. Les habitations naissent par blocs détachés là encore pour créer des ouvertures accentuant la climatisation naturelle.

Ces constructions prennent des formes modernes avec toits-terrasses, fenêtres bandeaux, plans intérieurs flexibles, façades libres et balcons.

Les plus fabuleuses évoquent des paquebots échoués.

Photo: Agence-France-Presse Un édifice de la ville

La fine connaisseuse Alisa Veksler fait remarquer l’évolution de certains détails architecturaux qui ont leur importance. Comme ces façades blanches, effectivement, vite gâchées par les chiures d’oiseaux et d’autres cochonneries. Beaucoup des 4000 et quelques bâtiments virent ensuite aux gris. La ville blanche ne l’est pas totalement.

« Un groupe d’hommes européens qui arrivent dans le désert pour y construire des habitations ressemble à une plaisanterie (vous savez, un rabbin et un prêtre entrent dans un bar, etc.), fait remarquer la spécialiste. C’était une inadéquation au début, car les architectes étaient habitués à des types de temps complètement différents et à des défis locaux (par exemple, la neige et le gel). Quand ils sont arrivés ici, ils ont commis des erreurs en raison de leur manque de familiarité avec le climat local : du plâtre fissuré au contact direct du soleil et des balcons qui retiennent l’air chaud et empêchent sa circulation. »

Mais bon, dès le début, l’architecture bauhaussienne s’affirme comme hautement fonctionnelle et innovante, même si elle n’est pas complètement adaptée aux problèmes locaux. « Et personnellement, je pense que le sommet du Bauhaus à Tel-Aviv a eu lieu en 1938 avec l’achèvement de la place Dizengoff, car c’est un quartier aussi vaste et central de la ville », conclut Mme Veksler.

Après de détestables réaménagements des années 1970 pour favoriser la circulation des voitures, des restaurations maintenant complétées viennent de redonner au joyau de la géniale Genia Averbuch sa gloire très méritée. Le nouveau métro en construction, lui aussi moderne et fonctionnel, s’y connectera en 2021.

Tel-Aviv en chantier

Tel-Aviv semble de plus en plus prendre soin de certains de ses trésors architecturaux même si des centaines et des centaines de constructions Bauhaus sont encore bien déglinguées. Les chantiers de rénovation abondent partout en ville autour des précieuses constructions.

« Le boom est incroyable depuis environ 7 ans, explique Alisa Vekser, commissaire des expositions du Bauhaus Center, centre de documentation sur le mouvement. Les propriétaires ont pris conscience de la valeur de ces immeubles. »

Certains appartements se vendent plusieurs millions d’euros. Un programme gouvernemental permet l’ajout d’un étage supplémentaire dans un style sobre, mais tranchant pour bien le distinguer de l’immeuble original. Des entrepreneurs échangent de plus en plus la construction de cet étage contre la restauration de la façade.

Demain : l’héritage Du Bauhaus au Québec.