Un regard variable au fil des siècles

Photo: Marco Bertorello Agence France-Presse Encore 500 ans après sa mort, Léonard de Vinci, qui incarne une sorte de dieu de la pensée, fascine. 

Quel est son secret ? Après tout, il paraît impossible de parler de lui comme s’il pouvait être autre chose que l’incarnation du génie absolu. Tant et si bien que le mot génie semble presque avoir été inventé pour Léonard de Vinci. En tout cas, au 500e anniversaire de sa mort, les hyperboles à son sujet s’additionnent. Au point où on oublie que la postérité d’un homme se construit beaucoup sur sa tombe. L’idée qu’on se fait de Léonard de Vinci s’est en partie construite par une épaisseur historique qu’on lui a ajoutée au fil des époques.

Dès le XVIe siècle, Giorgio Vasari, son premier biographe, présente Vinci comme un « divin artiste ». Mais de là à l’imaginer taillé comme un roc de la pensée et de la science, comme on le fait volontiers aujourd’hui, il y a une marge. Cette image se construit surtout au XIXe siècle, à l’heure où on redécouvre et publie ses croquis, égarés, éparpillés aux quatre coins de l’Europe. Le très grand génie, visionnaire, le plus grand artiste de tous les temps, le modèle absolu du penseur universel, embrassant à la fois les arts, les sciences, les lettres, est né en bonne partie de ce temps-là. « Dans la célébration de cette figure qu’est de Vinci, il y a forcément toujours des préoccupations de notre époque qui s’imposent », explique Benjamin Deruelle, professeur d’histoire à l’UQAM. « À la fin du XVIIIe siècle, ses carnets, pris en Italie par les armées de la Révolution, commencent à être réunis pour être diffusés. »

Il y a quelque chose de rassurant à considérer qu’un seul être peut être à l’origine de tant de savoirs, incarnant une sorte de dieu de la pensée. La bicyclette, le char d’assaut, le sous-marin, l’hélicoptère, le téléphone, l’anatomie, des machines en tout genre — à forer, à percer, à filer — et bien d’autres choses encore, confèrent à Léonard une aura qui n’a cessé de croître.

L’homme du progrès

« Au XIXe siècle, Léonard de Vinci suscite une nouvelle fascination. L’ingénierie se développe. On construit avec le métal. Les mathématiques sont à l’honneur. Le Léonard du savoir hydraulique intéresse parce qu’on compte sur des machines à vapeur. L’engouement pour la technique est à son sommet. Voilà un terreau fertile pour sa redécouverte, ajoute Deruelle. Et cela continue de nous fasciner. » Son nom n’échappe pas au passionné de la promotion de la science qu’est Jules Verne, lequel fait de Léonard de Vinci l’objet d’une comédie.

En ce début du XXIe siècle, alors que les entreprises imposent une vision du monde postnationale, Vinci trouve encore à séduire, cette fois sous les traits d’un homme universel. « Au XXIe siècle, on valorise plutôt le Léonard d’un savoir universel, parce qu’on a des entreprises de pointe qui se veulent transnationales », relance Benjamin Deruelle. « Son célèbre Homme de Vitruve, reproduit sous forme de publicité, sert à faire la promotion, en Europe, d’une grande entreprise de placement de main-d’oeuvre : ce n’est pas anodin », indique l’historien. Vinci se décline de longue date au sein de l’univers marchand. Son nom sert de marque à des produits pour cheveux aussi bien qu’à des pizzas. Ses oeuvres servent de ressort au commerce, de la barre de chocolat bon marché présentée comme un « mystère » jusqu’au best-seller de Dan Brown, qui articule autour de sa figure du génie les ressorts de son Da Vinci Code. Même Hollywood promet une adaptation de la vie de Léonard, avec dans le rôle-titre Leonardo DiCaprio, dont on dit qu’il doit son nom au maître de la Renaissance.

Une série pour les enfants de 1978, Il était une fois… l’Homme, sans cesse rediffusée, incarne Vinci dans la figure principale en sage omniscient à barbe blanche, capable de tout faire connaître des savoirs du monde. « C’est cette vision de Léonard de Vinci qui incarne le savoir total, au nom de l’humanisme, de la science » que nous lui prêtons désormais, explique l’historien Benjamin Deruelle.

Psychanalyse

Vinci frappe si fort l’imaginaire, à compter du XXe siècle, qu’il devient objet de psychanalyse. Sa vie fascine Sigmund Freud. Dans un de ses livres, Un souvenir d’enfancede Léonard de Vinci, le père de la psychanalyse s’efforce d’explorer l’inconscient de Léonard. Il met en relation le côté pulsionnel et la créativité de l’artiste, en même temps que les empêchements de l’expression de celle-ci, tant du point de vue de l’inachèvement de ses oeuvres que de sa vie amoureuse. Il ne déplaît pas à Freud de se mesurer ainsi à un être reconnu universellement. Car pour plusieurs, Vinci devient un point de référence utile, pas tellement pour se comparer que pour conforter le sentiment d’être sur la voie d’un progrès dont il est devenu le symbole. Jean Cocteau mesure de la sorte Pablo Picasso à Vinci. Et la publicité, plus près de nous, n’hésitera pas aussi à associer Steve Jobs, cofondateur d’Apple, au créateur de La Joconde.

L’art de la guerre

La guerre semble difficilement conciliable avec la bonté qu’on prête à cette figure de l’archétype du savoir universel. Pourtant, Vinci s’est parfois présenté en grand homme de guerre, mais cette dimension du personnage a été presque totalement occultée pour laisser toute la place à la vision humaniste que nous en avons. « On a voilé cet aspect. Ce n’est pas anodin », croit Deruelle.

L’historien Pascal Brioist a publié un livre consacré à Vinci en tant qu’homme de guerre. Vers 1480, c’est comme ingénieur militaire qu’il cherche d’abord à se faire engager par le duc de Milan. Il étudie les armes, leur usage, la stratégie. Cela est présent partout dans son oeuvre. Un de ses dessins illustre une charge de cavalerie. C’est une caracole menée à l’arbalète, une charge de feu mobile qui, une fois qu’elle a dépassé l’ennemi, fait demi-tour et revient sur lui. À l’époque, ce concept est tout à fait nouveau. « On a du mal aujourd’hui à s’imaginer qu’une figure d’humaniste telle qu’on l’a construite puisse être associée à la guerre : alors on n’en parle pas », regrette Benjamin Deruelle.

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