Montréal, ville de «comédie clubs»?

Arnaud Soly anime depuis l’automne 2016 les Jeudis de l’humour au deuxième étage du resto-bar du 1875, avenue du Mont-Royal Est, devenu officiellement le Terminal Comédie Club jeudi dernier.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Arnaud Soly anime depuis l’automne 2016 les Jeudis de l’humour au deuxième étage du resto-bar du 1875, avenue du Mont-Royal Est, devenu officiellement le Terminal Comédie Club jeudi dernier.

« Dans une grosse ville comme Montréal, il y a sérieusement de la place pour au moins quatre comédie clubs », pense l’agent d’artistes Michel Grenier, de BANG Management. Pour l’instant, en voici du moins un second, le Terminal Comédie Club, qui dépouille le Bordel Comédie Club de son statut d’unique cabaret montréalais francophone entièrement voué à la blague.

Nouveau lieu ? Parlons plutôt de la confirmation d’un état de fait : Arnaud Soly anime depuis l’automne 2016 les Jeudis de l’humour au deuxième étage du resto-bar du 1875, avenue du Mont-Royal Est — devenu officiellement le Terminal Comédie Club jeudi dernier — et la salle de cent places déployait déjà depuis plusieurs mois une programmation de spectacles d’humour.

« Avec le succès fou du Bordel, je suis surprise qu’il n’y en ait pas eu un autre [comédie club] plus vite », ajoute Sophi Carrier, de l’Agence SPM. L’agente de Soly et de Jean-Thomas Jobin recevait jeudi soir représentants des médias et amis de l’industrie dans son « carré de sable », une initiative à sept imaginée avec ses camarades imprésarios Michel Grenier, Junior Girardeau et Marie-Eve Lapierre, de Productions Feedback, François Simard et Gisèle Barry, de Juste Pour Rire Management (ainsi que Jake Warren, gérant du Terminal).

Une harmonie singulière règne donc, selon toute vraisemblance, entre ceux qui auraient toutes les raisons de se considérer comme des adversaires, et qui ne considèrent pas du tout non plus le Bordel comme un concurrent à abattre. Michel Grenier est, après tout, agent de Mike Ward… copropriétaire du Bordel.

Jeudi soir, son poulain Pierre-Yves Roy-Desmarais étrennait un numéro neuf lors du spectacle de 20 h du Bordel, avant de le transporter au Terminal, et de regagner le Bordel pour le tester une dernière fois. « C’est important que mes artistes en fassent “au boutte”, des soirées, confie Michel Grenier, parce que c’est une façon de continuer d’apprendre leur métier. Mais je veux qu’ils soient bien reçus et bien traités. »

L’antidote au « broche-à-foin »

C’est ainsi sans doute moins dans l’espoir de se payer un chalet en Estrie qu’afin d’offrir des conditions de création plus douillettes à leurs clients que s’unissent ces six agents. Fondé en avril 2015, le Bordel est aujourd’hui reconnu dans le monde du rire pour l’accueil princier qu’il réserve aux artistes qu’il reçoit et aura transformé les attentes des humoristes qui, lorsqu’ils participent à des soirées d’humour dans les bars, en voient parfois de toutes les couleurs, et pas forcément les plus belles. Selon le répertoire des soirées d’humour RITA, il y en aurait présentement 31 différentes à Montréal, pour 72 au Québec.

« Les soirées d’humour dans les bars, c’est le paradis de l’organisateur broche à foin, parce que c’est facile de penser que tout ce que tu as à faire pour en organiser une, c’est d’acheter un micro cheap, regrette Arnaud Soly. Il y a tellement d’endroits qui n’ont même pas de loge. Tu t’apprêtes à monter sur scène pour casser du stock et tu es assis sur une banquette, les gens viennent te parler, t’as pas ta bulle… »

La secousse provoquée par l’affaire Rozon aurait également joué un rôle majeur dans l’avènement du Terminal Comédie Club. « Ça a été très dur de constater que j’étais dans une business qui existait pour faire du bien, mais qui avait fait autant de mal », confie la très maternelle Sophi Carrier, triste que le chacun-pour-soi ait longtemps prévalu dans son milieu. « Ces révélations-là, ça a amené tout le monde à se poser des questions, mais comme tu ne peux pas parler de ta tristesse avec tes artistes, parce que tu es là pour les soutenir, on s’est mis à beaucoup se parler entre agents. »

Trouver son clown en 60 minutes

En plus de proposer des micros ouverts et des soirées d’humour traditionnelles avec un alignement de plusieurs performeurs, le Terminal entend louer sa salle à bas prix à des humoristes qui souhaitent occuper la scène, seuls comme des grands, pendant soixante minutes. Après avoir accumulé les coups de circuit avec des numéros de 8 minutes, une recrue de l’humour pourra ainsi mesurer si elle a le souffle nécessaire, avant de se lancer dans la très exigeante aventure d’un one-(wo)man-show avec première médiatique et tournée partout en province.

« Ce qu’on dit souvent, c’est que le format de 60 minutes permet à l’humoriste de vérifier s’il a “trouvé son clown”», explique Sophi Carrier au sujet de ce nouveau passage obligé dans le développement d’une carrière. « Le format de 60 minutes permet de voir s’il y a une cohérence entre tes numéros, si ton personnage de scène fonctionne sur la durée. »

L’émergence d’un réel écosystème de petites salles d’humour ouvertes toute l’année pourrait-elle émousser l’appétit des Montréalais le temps des festivals venu ? « Je dirais plutôt que ça simplifie notre travail. Avant, quand tu voulais avoir une idée des meilleurs numéros créés dans les derniers mois, il fallait organiser des soirées, alors que, maintenant, nos équipes ont juste à se déplacer de lieu en lieu », fait valoir le vice-président aux contenus francophones du Groupe Juste pour rire et directeur général de Zoofest, Patrick Rozon. « Et puis, ça nous force à être plus créatifs et à imaginer des concepts inédits pour nos événements. »

La naissance du Terminal témoigne aussi de la professionnalisation de plus en plus précoce des humoristes de la relève et des limites de ce qu’ils peuvent accomplir en solo. Arnaud Soly, qui s’est beaucoup fait connaître grâce à ses vidéos mises en ligne sur le Web, évoque la fatigue qui peut gagner le comique sur la tête de qui s’accumulent trop de chapeaux.

« On demande à l’humoriste aujourd’hui d’être gestionnaire de réseaux sociaux, relationniste, promoteur, organisateur d’événements. C’est le fun de simplement pouvoir arriver dans une salle, être bien reçu et pouvoir se concentrer sur ton travail de création. »