La quête sans fin de la compréhension de la chose comique de Louis-José Houde

Louis-José Houde a participé à la série «Comedians of the World» de Netflix, première incursion québécoise du géant américain à laquelle ont aussi participé Adib Alkhalidey, François Bellefeuille et Katherine Levac.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Louis-José Houde a participé à la série «Comedians of the World» de Netflix, première incursion québécoise du géant américain à laquelle ont aussi participé Adib Alkhalidey, François Bellefeuille et Katherine Levac.

Au haut de l’escalier liant les deux étages où logent les bureaux du quotidien que vous lisez présentement, Louis-José Houde pose pour la photographe. Il ne peut s’empêcher, alors que nous évoquons le meilleur segment de sa demi-heure de nouveau matériel enregistré pour Netflix, de le réinterpréter pour son attachée de presse (qui n’avait pas visionné ledit enregistrement ni assisté au spectacle en question).

Quelques collègues ayant flairé le divertissement gratuit s’arrêtent un instant pour entendre ce que l’humoriste a à dire sur l’emploi abusif du terme rock star, dont on affuble désormais le moindre rebelle de salon. Il déballe d’abord la prémisse, prononcée comme dans une publicité qui se prendrait trop au sérieux : « Blouson de cuir, cheveux en bataille, verres fumés, amateur de bon vin, cavalier seul à moto, Jean-Pierre est un peu la rock star des fleuristes de l’Estrie. » Puis le punch, lancé avec un très caricatural surplus de colère : « Heille, c’est pas parce que t’as divorcé deux fois pis que t’aimes un peu le pinot grigio qu’on va te classer dans la même colonne qu’Alice Cooper ! »

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir

Rires généralisés. Puis Louis-José Houde est recraché dans la réalité. Notre invité revient sur Terre. « Ben voyons ! Je suis donc ben pathétique ! » s’exclame-t-il sur le ton de l’autoflagellation, conscient de ce dont peut avoir l’air l’artiste incapable d’appuyer sur l’interrupteur.

Rester affamé

Louis-José Houde n’a pourtant, à ce moment-là, rien de risible ou de pathétique, tant il est évident que ce n’est ni pour conforter son ego, ni parce qu’il avait impérativement besoin d’une dose de vivats, qu’il improvisait cette performance éclair. C’est que Louis-José Houde est guidé par une « quête sans fin de la compréhension de la chose comique », comme il le disait il y a quelques semaines en récoltant ses 20e et 21e Olivier.

Répéter cette blague inspirée par la prolifération du terme rock star lui permettra peut-être d’en percer le mystère, comprend-on. Trouver l’équation qui circonscrirait les ingrédients d’une phrase qui fait mouche : c’est son grand cachalot blanc à lui, même s’il sait trop bien qu’il n’existe pas de formule magique, et que c’est précisément à cette impénétrable énigme que tiennent son éternelle motivation et sa rigueur. À ses débuts, 10 % des textes qu’il créait finissaient par générer des rires. Aujourd’hui, sa moyenne au bâton tient davantage du 40 %.

Il est à mi-parcours, c’est le leitmotiv de sa contribution à la série Comedians of the World de Netflix, première incursion québécoise du géant américain à laquelle ont aussi participé Adib Alkhalidey, François Bellefeuille et Katherine Levac. Mitan de sa vie et mitan de sa carrière : voilà essentiellement pour Louis-José Houde une source d’épanouissement et de désir renouvelé de peaufiner des textes afin de les rendre encore plus efficaces. Plusieurs des membres de sa cohorte arrivent pourtant à l’âge où il fait bon diversifier ses activités et ralentir la cadence, quand ils ne semblent pas carrément accuser les signes de l’usure, ou du désintéressement.

« Je sais qu’il faut rester affamé, mais je ne sais pas ce qui fait que certains arrêtent de l’être, explique l’homme de 41 ans. Je sais que j’ai encore beaucoup d’appétit et que même si j’ai pu gagner du confort matériel, ça n’affecte pas mon rendement, ni l’importance que j’accorde à l’écriture [trois heures par jour, beau temps, mauvais temps]. Récemment, j’ai enlevé une syllabe, une onomatopée dans une ligne de mon spectacle [après plus de 150 représentations] et la ligne marche dix fois plus qu’avant. Va essayer de comprendre ça ! »

Avoir son son

Dans Préfère novembre, son quatrième spectacle, lancé fin 2017, Louis-José Houde glisse, comme c’est devenu son habitude, quelques numéros aux propos plus costauds (sur le racisme, l’homophobie, l’environnement) entre des réflexions et des récits plus quotidiens. Si le milieu du rire débattait cet été du rôle de l’humour, à l’invitation de la Tasmanienne Hannah Gadsby et de son spectacle Nanette, le jeune vétéran se range pour sa part du côté du refus des chapelles.

« Pour moi, il y a deux styles d’humour : drôle ou pas drôle. Hannah Gadsby, j’ai adoré ça, comme j’adore voir un stand-up au Bordel qui casse tout avec des liners sur sa brosse à dents. Mon humour est assez accessible, pas parce que je pense que c’est la seule chose intéressante, mais parce que c’est mon son naturel. Plusieurs de mes humoristes préférés [dont Richard Pryor et George Carlin] sont mille fois plus controversés que moi. J’essaie juste d’être drôle et pertinent. »

Mais comment un humoriste mesure-t-il sa pertinence ? « D’abord, faut que ça rie. Après, c’est l’angle. Si t’arrives avec quelque chose qu’on a entendu mille fois, que ce soit vulgaire ou pas, sujet de société ou pas, ce n’est pas pertinent. Maude Landry, par exemple, c’est de l’observation assez traditionnelle, mais ça fonctionne parce que le mélange de sa prestance, de sa respiration sur scène, de son delivery crée quelque chose de rafraîchissant. C’est pertinent parce qu’elle a son son à elle. » Vous l’aurez compris : Louis-José Houde affectionne particulièrement les métaphores musicales.

Quand vient le temps d’écrire, maintenant, je n’ai pas le choix de penser à Yvon. Je ne sais pas comment il a fait : ses monologues sont tellement aboutis, ça allait quelque part, il y a tellement de travail là-dedans.

L’humour au Québec connaîtrait un âge d’or. Simon Gouache s’en réjouissait récemment en cueillant son premier Olivier. Jay Du Temple l’a aussi souvent suggéré, en brandissant l’exemple des micros ouverts dans les bars, qui abondent. En 2002, Louis-José Houde menait lui-même sa propre petite révolution en embrassant dans son premier spectacle le dépouillement de l’humour à l’américaine, une posture alors singulière au Québec, devenue depuis posture (presque) obligée.

Mais serions-nous parfois injustes avec ceux qui ont bâti l’industrie de l’humour dans les années 90 ? « On dit souvent que pour être authentique, il faut avoir un minimum d’accessoires sur scène. Moi-même, je fais ça parce que ça me rend confortable, mais je ne pense pas que ce soit obligatoire, si on est dans une quête d’authenticité, de faire exactement comme ils font aux États-Unis. Ce que j’aime de la génération qui m’a précédé, les Lise Dion, Michel Barrette, Patrick Huard ou Jean-Michel Anctil, c’est que ce n’est pas du stand-up à l’américaine, ce n’est pas de l’humour comme en France, c’est une espèce d’hybride entre le show de variétés, avec un décor, des costumes, une chanson par-ci, par-là. Ça peut parfois nous sembler avoir mal vieilli, mais il y avait quelque chose d’authentique dans leur affaire. Ils ont carrément inventé une sorte de spectacle et je trouve ça beau. Il y a plein de jeunes hallucinants présentement, mais le style est peut-être un peu plus homogène. »

Le bureau d’Yvon

En septembre dernier, Yvon Deschamps rejoignait Guy A. Lepage et Louis-José Houde sur la scène du gala de l’ADISQ. L’animateur de la cérémonie avait rarement autant ressemblé à un petit garçon. Son émission de trente minutes sur Netflix s’amorce d’ailleurs sur une confidence durant laquelle il cesse un bref instant d’être le gars ordinaire dans lequel le public peut se projeter, pour mieux s’amuser à être fort probablement la seule personne au Québec — au monde ! — à recevoir à la fois des courriels du vénérable père de l’humour québécois et du millénarial Phil Roy.

Louis-José Houde achetait à l’encan en 2017 le bureau de travail de son héros. « Et quand vient le temps d’écrire, maintenant, je n’ai pas le choix de penser à Yvon. Je ne sais pas comment il a fait : ses monologues sont tellement aboutis, ça allait quelque part, il y a tellement de travail là-dedans. Quand j’ai une bonne idée, comme je suis assis à son bureau, je n’ai pas le choix de me dire qu’il ne ferait sans doute pas juste deux lignes avec ça, qu’il irait jusqu’au bout de l’idée. Et si je sors une joke vraiment conne, je me dis qu’il ne la garderait sûrement pas. »

La discothèque comique d’un multicollectionneur

Si Netflix et YouTube sont aujourd’hui les deux principaux pourvoyeurs d’humour à domicile, le vinyle a longtemps été l’outil de choix de l’humoriste souhaitant immortaliser ses blagues. Incurable multicollectionneur, Louis-José Houde préfère (évidemment !) écouter certains des bâtisseurs de la forme d’art qu’il pratique à l’aide de son tourne-disque. Voici quelques-unes des pièces maîtresses de sa discothèque comique.

Richard Pryor, Wanted : Live In Concert (1978).« Ce spectacle-là, je l’ai eu en VHS, en CD, en DVD. Je me suis même acheté une cassette audio que j’ai trouvée sur eBay et que j’écoute l’été dans ma vieille auto. La captation vidéo de ce spectacle n’est pas la même que sur le disque et je fais pareil avec mes DVD. Il y a toujours un CD à l’intérieur et ce n’est pas enregistré le même soir. Il y a un an et demi de différence entre les deux et les plus geeks me le font remarquer : “Quand tu dis ça, il y a plus de niaiseries qui se glissent.” C’est parce que c’est plus tard dans la tournée. »

Richard Pryor, … Is It Something I Said ? (1975). « Un spectacle moins connu de Richard Pryor, enregistré dans un casino au New Jersey. Quand j’étais au cégep en musique, j’étais membre du Club Columbia et j’avais commandé ce CD-là. Je commençais à être fasciné par l’humour. Les segments de stand-up, je les récite comme on chante des chansons. C’est mon héros ce gars-là. »

Lenny Bruce, Carnegie Hall (1972). « Je l’ai aussi d’abord acheté en CD, quand j’étais à l’École de l’humour. Pas forcément à se taper sur les cuisses — il a un accent new-yorkais épais comme ça, c’est bourré de références —, c’est plus au plan historique que c’est intéressant. Et comme c’est enregistré en 1961, il n’est pas encore dans les problèmes jusqu’au cou. »

Woody Allen, The Wonderful Wacky World Of Woody Allen (1967). « C’est comme l’inverse de Lenny Bruce : pas besoin d’avoir de référence. Ses numéros sur ses problèmes de mariage, l’annonce de vodka, c’est intemporel. C’est fou comme ça ne prend pas un pli. »

George Carlin, Class Clown (1972). « J’écoutais beaucoup George Carlin au début de ma carrière et, au-delà de ses propos, il y a quelque chose de parfait sur le plan du rythme. C’est le moment de sa carrière où il devient plus caustique. C’est là-dessus que se trouve son numéro Seven Words You Can Never Say on Television, pour lequel il a été arrêté. »

Yvon Deschamps, La libération de la femme (1973). « Les albums d’Yvon Deschamps avec les cheveux longs, c’est ceux-là qui contiennent son gros stock. »


Louis-José Houde préfère novembre

Plusieurs représentations dès le 4 janvier à l’Olympia. En tournée partout au Québec.

Comedians of the World

Netflix, dès mardi