Qu’est-ce qui cloche dans la gestion du patrimoine québécois?

Malgré son inscription au registre des biens culturels du Québec depuis 1977 et les demandes de restauration du ministère de la Culture au propriétaire, la maison Charbonneau, immeuble patrimonial, se dégrade en raison de l’inaction des deux acteurs.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Malgré son inscription au registre des biens culturels du Québec depuis 1977 et les demandes de restauration du ministère de la Culture au propriétaire, la maison Charbonneau, immeuble patrimonial, se dégrade en raison de l’inaction des deux acteurs.

En matière de bâtiments parvenus du passé jusqu’à notre présent, faut-il tout protéger ? Non, répondent à l’unisson les spécialistes. Ceux qui prétendent aujourd’hui qu’on veut tout garder s’aveuglent devant la réalité : les destructions n’ont pas cessé, comme en témoigne l’actualité des derniers jours, dans l’éclairage qu’a su donner soudain à d’autres dossiers la destruction inattendue de la maison du patriote Boileau à Chambly.

Pour Yves Bergeron, directeur de l’Institut du patrimoine de l’UQAM, il y a certes « quelques bons coups en matière de conservation du patrimoine au Québec ». Mais les cas récents de destructions portés à son attention lui font dire que la situation de fond n’a pas tellement changé. « Au fond, ça a toujours été beaucoup comme maintenant : on détruit plus facilement que l’on conserve. » Sans trop se poser de questions, sous le coup de l’émotion, dit-il.

Mais qu’est-ce qui a changé pour que les citoyens s’indignent plus vertement qu’auparavant du mauvais sort réservé à ces témoins anciens de notre vie en commun ? « Les défenseurs du patrimoine sont plus nombreux que jamais. Mais ce qui a surtout changé, c’est la couverture médiatique. Quand de grands médias s’intéressent désormais au sort fait à des bâtiments, cela a sans conteste un effet. Ce n’est pas toujours facile autrement d’alerter le public, en particulier hors des grands centres. »

Une culture à changer

« Il existe une fracture entre l’attention que porte de plus en plus le grand public au patrimoine et ce que, du côté des élus et des décideurs, on constate comme attitude à peu près générale », explique Yves Bergeron.

Il existe une fracture entre l’attention que porte de plus en plus le grand public au patrimoine et ce que [l’on constate] du côté des élus et des décideurs

« L’argument un peu bête qu’on entend de la part de ces derniers est à peu près toujours le même. On ne se rend pas compte de la richesse qui tient au patrimoine. […] Le patrimoine constitue pourtant un moteur. Il donne la volonté d’être là. Il constitue un pôle d’attraction. » Et Yves Bergeron de parler des effets de la construction du Musée de la civilisation à Québec. « Le quartier était décrépi. On ne voulait pas se promener là tard le soir. Mais un élan a créé une forte volonté de mettre en valeur le patrimoine de ce secteur. » Et le quartier, soudain, s’est remis à respirer, les maisons ont été revalorisées, en accord avec l’allure héritée de leur passé.

Même son de cloche de la part de Lucie K. Morisset, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en patrimoine urbain. Au Devoir, elle explique qu’un changement de culture doit s’opérer. « Il faut concevoir que le patrimoine constitue une manifestation positive dans une ville. C’est un instrument de développement. […] Il faudrait que les villes conçoivent enfin que c’est payant, sur tous les plans. »

Elle prend l’exemple du retrait de l’enseigne quasi centenaire d’Archambault, symbole fort de Montréal. « Il est payant d’avoir une enseigne ancienne comme celle d’Archambault sur son édifice parce que cela entraîne une idée de vertu à l’égard du passé. Le patrimoine bien entretenu et valorisé signale une stabilité. Il donne l’idée que ce qui est là et tout autour est appelé à durer. C’est l’assurance d’une durabilité qui est matérialisée. Dans les villes, c’est un facteur attirant. Et ça attire du monde. On a envie d’être près de tels symboles de stabilité. »

Or, ce sens de la durée, plaide Yves Bergeron, n’est pas ce qui anime pour l’instant bien des élus. « Les élus sont là pour peu de temps. Les préoccupations à long terme et même à moyen terme, hélas, ne sont pas courantes chez eux, regrette Yves Bergeron. Et lorsqu’ils prennent une décision controversée à l’égard du patrimoine, remarquez qu’ils deviennent souvent invisibles… »

Faiblesses

L’actualité des derniers jours révèle les faiblesses du système de protection des édifices patrimoniaux autant que de leur mise en valeur. Tant que le ministère de la Culture et des Communications ne prendra pas une position ferme, en accord avec sa loi, la situation continuera de se dégrader, croit le directeur de l’Institut du patrimoine de l’UQAM.

La gouverne en matière de patrimoine risque-t-elle de changer avec ce nouveau gouvernement ? « Je ne sais pas si ce sera plus sévère. Dans le cas par exemple de la maison Boileau à Chambly, il fallait brandir une injonction. Cela aurait donné le temps de voir que la Ville agissait à l’encontre même de son règlement. »

« J’espère qu’un jour ils vont réagir sérieusement. Faire un exemple, en accord avec la loi. Sinon, tout va continuer de ressembler au Jour de la marmotte, ce film dans lequel on se trouve obligé de revivre sans cesse la même journée. » Ce présent perpétuel qui nimbe notre société lui apparaît dangereux.

Qui dit protéger ne dit pas pour autant figer. Les bâtiments changent. Ils n’ont pas à être muséifiés, pour autant qu’on ne dénature pas les significations historiques et anthropologiques fortes qu’ils dégagent.

Origines de la politique

La conscience du patrimoine remonte à loin. En 1534 par exemple, tandis que Jacques Cartier pose pied sur les berges du Saint-Laurent, en Italie, Paul III prend quelques mesures pour protéger les monuments, au nom du fait qu’ils représentent l’univers culturel dans lequel il inscrit l’essencede son existence.

En 1922, le gouvernement du Québec, sous la gouverne du libéral Alexandre Taschereau, confie à la Commission des monuments historiques le mandat de la conservation des monuments et des objets ayant un intérêt historique ou artistique. Le parrain de la loi, Louis-Athanase David, va veiller à l’établissement d’un bilan des richesses culturelles nationales. Dès l’entre-deux-guerres, quelqu’un comme l’anthropologue Marius Barbeau se désole de la disparition des églises d’inspiration française dans le paysage québécois.

La création du ministère des Affaires culturelles en 1961, sous l’impulsion de Georges-Émile Lapalme, ancien chef du Parti libéral qui en sera le premier et le plus énergique titulaire, modifie progressivement le rôle de la Commission des monuments historiques.

En 1972 est adoptée une Loi sur les biens culturels. Il faut attendre 1985 pour que les municipalités soient habilitées, du moins en regard de la loi, à protéger leur patrimoine. Tout cela va être inscrit sous une forme plus large dans la Loi sur le patrimoine culturel adopté en 2011.

« En matière de patrimoine, il y a une structure de compétition, de traditions et de juridictions différentes qui, souvent, s’opposent dans des chasses gardées. Au fond, cette situation semble faire l’affaire des élus », avec les tristes résultats que l’on connaît aujourd’hui, soutient le professeur Yves Bergeron. Ainsi il n’y a toujours pas d’instance vraiment fédératrice, constate le directeur de l’Institut du patrimoine, tout en regrettant qu’on n’ait pas entendu par exemple Action patrimoine au cours des derniers jours. Joint par Le Devoir, ce groupe voué à la défense nationale du patrimoine explique, par la voix de la responsable des communications, son silence des derniers jours devant une suite d’événements très médiatisés en disant qu’« en ce moment, on choisit nos dossiers », faute de ressources suffisantes.

Claude Corbo et Michelle Courchesne, auteurs d’un rapport sur le patrimoine culturel québécois, ont raison, croit Yves Bergeron, de proposer la constitution d’une instance supérieure et indépendante pour se prononcer sur les questions patrimoniales. Mais la loi, déjà, permettrait de faire plus si elle était appliquée avec vigilance, croit-il. « Pour l’instant, il y a un manque de cohérence. »

5 commentaires
  • Gilles Théberge - Abonné 1 décembre 2018 09 h 22

    Il est vrai qu’une instance supérieure sera nécessaire pour assurer la cohérence des lois sur le patrimoine. Mais en plus, rien ne remplacera la participation citoyenne.

    Depuis plusieurs année les gens se sont désengagés. Inévitablement les politiciens dirigistes ont pris la place, et font comme bon leur semble. Et la Commissiona Charbonneau qui a accouché d’un certain nombre de souris n’a rien fait pour résoudre ce problème. Tous les problèmes ne peuvent pas se résumer à une affaire de trottoir et de mafia.

    Il faut saluer ces articles qui attachent le grelot. En espérant que ce sera durablement, en faveur de la participation citoyenne.

  • Gilles Simard - Abonné 1 décembre 2018 09 h 59

    Maison mère Baie-Saint-Paul : un exemple de sauvegarde du patrimoine

    M.Nadeau,

    J’aimera porter à votre attention le projet « Maison mère Baie-Saint-Paul » par lequel, la municipalité de Baie-Saint-Paul (BSP) a acquis la maison mère des Petites franciscaines de Marie, communauté religieuse établie depuis plus d’un siècle à BSP, pour en faire un lieu de développement social, communautaire et économique.

    Je vous suggère de communiquer avec le maire de BSP et initiateur du projet, M. Jean Fortin qui par sa vision voit au développement harmonieux et durable de sa communauté tout en sauvegardant son patrimoine.

    Gilles Simard,
    418 683-9731
    bougainville1@videotron.ca

  • Gaston Deschênes - Abonné 1 décembre 2018 10 h 17

    Patrimoine bâti

    Il faudra pousser fort sur ce gouvernement pour avoir des résultats. Dans le caucus de la CAQ, les gens qui ont étudié, oeuvré ou milité dans ce domaine sont rares.

  • Mathieu Lacoste - Inscrit 1 décembre 2018 14 h 35

    « inscription au registre des biens culturels du Québec depuis 1977 (…) le ministère de la Culture et des Communications ne prendra pas une position ferme, en accord avec sa loi»

    « inscription au registre des biens culturels du Québec depuis 1977 (…) le ministère de la Culture et des Communications ne prendra pas une position ferme, en accord avec sa loi»


    En dépit de la création de la Commission des monuments historiques, du ministère des Affaires culturelles, de la Loi sur les biens culturels, de celle sur le patrimoine culturel ainsi que de celle qui habilite les municipalités à protéger leur patrimoine, en contravention avec la loi depuis 1977, depuis quarante-deux ans (42 ans) les autorités laissent la maison patrimoniale Charbonneau se dégrader…

    Quarante-deux ans…

    Cet exemple parmi tant d'autres explique à lui seul la raillerie dont sont l'objet nos politiciens, toutes tendances confondues.

  • Sylvain Auclair - Abonné 2 décembre 2018 16 h 27

    S'en préoccupe-t-on vraiment?

    Lors de la campagne électorale de l'automne 2017, qu'avait promis celui qui est maintenant maire de Chambly?