Héritage: tous patrimoines unis

Le patrimoine est autant affaire d’urbanisme, d’architecture, de muséologie, de géographes, de perspectives anthropologiques autour des Autochtones, et aussi d’environnement: l’eau, la forêt.
Photo: Olivier Zuida Le Devoir Le patrimoine est autant affaire d’urbanisme, d’architecture, de muséologie, de géographes, de perspectives anthropologiques autour des Autochtones, et aussi d’environnement: l’eau, la forêt.

« À quoi ça sert, aujourd’hui, de sauvegarder des bâtiments historiques, des églises et des collections si leur environnement autour est menacé, si l’eau est polluée, si l’écosystème se transforme ? Les deux sont liés, le patrimoine culturel et le patrimoine naturel — car c’est dernier qui donne le cadre de vie. » C’est ainsi que le directeur de l’Institut du patrimoine de l’UQAM, Yves Bergeron, explique la nécessité, voire l’urgence qu’il y avait à lier les notions de patrimoine, et à mettre en relation tout le savoir sur le sujet disséminé entre sept des universités du Québec, à travers Réseau Patrimoines. Un des objectifs : dresser un état des lieux du patrimoine du Québec.

La nouvelle, assure Yves Bergeron, ne touchera pas que les chercheurs et professeurs. « Il y aura des retombées concrètes ; et le but, c’est d’être à la fois dans la recherche universitaire et de se rapprocher des intérêts des citoyens. Il y a des enjeux de patrimoine un peu partout au Québec, mais c’est encore difficile d’alerter les communautés et les médias. Ces dernières années, les universités de Gatineau, de Rimouski ou de Chicoutimi sont intervenues dans des enjeux qui touchaient leurs communautés ; des profs engagés — historiens, sociologues, géographes — se sont associés avec les MRC et les citoyens pour la sauvegarde du patrimoine. Le fait d’être ensemble et de mettre ces expertises en commun va créer un mouvement. Ça peut être moteur, et changer des choses, quand la population et les chercheurs se mobilisent ensemble. » Une première étape de veille collective est déjà entamée afin de surveiller les sujets chauds, les cas urgents.

Ce qu’il y a de nouveau, c’est l’objectif de faire travailler ensemble des gens du patrimoine culturel et naturel, du patrimoine immatériel et matériel. C’est une tendance mondiale, c’est devenu incontournable.

La mise en réseau est d’autant nécessaire, croit le prof Bergeron, « qu’il y a une complémentarité des savoirs dans les universités du Québec. Ici, à Montréal, on est très forts en histoire de l’art et en muséologie ; la muséologie est aussi très importante à l’Université du Québec en Outaouais ; l’archéologie historique, c’est à Rimouski que ça se passe ; le travail avec les associations patrimoniales est avancé à Chicoutimi ; Trois-Rivières a développé la médiation ; en Abitibi, ils s’occupent beaucoup de patrimoine autochtone, et ils ont un professeur titulaire en foresterie autochtone ». L’Institut national de la recherche scientifique (INRS) fait aussi partie de ce réseau. Ultérieurement, des échanges d’étudiants entre universités pourraient se faire ; peut-être des échanges de professeurs. « On couvre tout le territoire. Quand on va faire de la veille, il n’y aura pas beaucoup de lieux qui vont y échapper. »

Les trésors d’aujourd’hui

L’idée de fédérer les savoirs ne date pas d’hier. Mais plutôt de 18 ans, et du rapport Arpin sur le patrimoine culturel, qui recommandait la création d’un institut national du patrimoine. La compétition historique entre les universités a plutôt créé l’inverse, estime M. Bergeron, chacune investissant dans un champ pour se démarquer, le tout contribuant à la fragmentation des connaissances.

« On disait déjà dans ce rapport que le patrimoine est multidisciplinaire, et c’est aujourd’hui qu’on y arrive. Ce qu’il y a de nouveau, c’est l’objectif de faire travailler ensemble des gens du patrimoine culturel et naturel, du patrimoine immatériel et matériel. C’est une tendance mondiale, c’est devenu incontournable. On veut décloisonner, et c’est le défi ; rappeler que le patrimoine est autant affaire d’urbanisme, d’architecture, de muséologie, de géographes, de perspectives anthropologiques autour des Autochtones et aussi d’environnement : l’eau, la forêt. »

Le premier projet de recherche de Réseau Patrimoines est plus qu’ambitieux : dresser un état des lieux, incluant l’énorme patrimoine naturel du Québec, d’ici cinq ans. « C’est tellement important. Prenez le cas de la demande de classement d’Anticosti à l’UNESCO. Et un de nos plus importants patrimoines naturels, c’est le fleuve Saint-Laurent, et avec les enjeux climatiques, ses berges sont touchées, ses bélugas. Tout ça bouge, avec les changements climatiques. Le patrimoine, en fait, est fait d’enjeux actuels. »

« L’idée n’est pas de tout patrimoiniser, précise Yves Bergeron, mais de dire qu’on peut peut-être envisager notre relation au patrimoine autrement. On n’est pas obligés de toujours tout transférer dans des réserves de musée, sous cloche de verre ; le fait de désigner ce qui a une valeur patrimoniale, de sensibiliser la population peut installer une protection. La société change. On est rendu là ; à s’engager dans une nouvelle perspective. »