Fred Pellerin par la petite porte

Le titre de l’album de Fred Pellerin tient en un mot: «Après». Sans ponctuation. Ni points de suspension ni point d’interrogation. À chacun d’écrire la suite.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Le titre de l’album de Fred Pellerin tient en un mot: «Après». Sans ponctuation. Ni points de suspension ni point d’interrogation. À chacun d’écrire la suite.

En 2011, à la fin de l’album C’est un monde, Fred Pellerin entonnait La mère-chanson « sur un air d’espérance » plein de souffle. En 2014, la chanson-titre de l’album Plus tard qu’on pense était une sorte d’appel à l’action, et Fred y chantait gravement les mots de René-Richard Cyr : « Si t’as quelque chose à faire/Dis-lé moins, dis-lé moins/Puis fais-lé. »

Quatre ans plus tard, Fred chante tout près du micro, murmure, chuchote presque son nouvel album. Souffle court. Le titre tient en un mot : Après. Sans ponctuation. Ni points de suspension ni point d’interrogation. Après, et rien d’autre. À chacun d’écrire la suite.


Sur la photo de pochette, Fred Pellerin, debout dans l’herbe, forêt à l’arrière-plan, regarde au loin, les mains dans les poches. L’air triste. À tout le moins pensif.

« En 2014, commente-t-il, on était peut-être encore sur le willie du Printemps érable… Là, on dirait que ça fait une couple d’années que le soleil s’est pas levé. Nos voisins du Sud, les changements climatiques, tout est pesant, tout nous tire vers le bas, la force d’inertie est incroyable, alors oui, forcément, on regarde l’après et on se demande de quoi ça va être fait… »

Dans son mot d’introduction, il ajoute, sur le ton du doute : « Après, c’est une petite porte installée dans le mur de la fin. La possibilité d’un passage sur le grand recommencement. » Possibilité. Petite porte. « Oui, petite. C’est une petite ouverture. Et un méchant mur pas mal géant. Oui, j’ai de grands bouts où je me pose plein de questions. Des fois, je suis comme tout le monde, je me dis : bon, ben d’la marde, je vais me faire un p’tit bonheur tout seul dans le fond du bois. Après ça, je réécoute Jacques Michel, qui dit qu’à mille, peut-être qu’on va trouver quelque chose… »

Jacques Michel à la rescousse

L’album se termine sur Amène-toi chez nous, en version décapée, où le grain des mots de Jacques Michel ressort comme jamais auparavant : « N’oublie pas que ce sont les gouttes d’eau/Qui alimentent le creux des ruisseaux… » La voix de Fred change quand il évoque la chanson. Ça lui fait du bien. « C’est grand comme du Brel, Amène-toi chez nous ! » On avait fini par ne plus l’entendre à force de l’entendre gigantesque, gonflée à la démesure d’un concours télévisé : « On dirait que, portée par le moins possible d’instrumentation, juste une guitare, un peu de lapsteel, une clarinette douce, on peut vraiment croquer dans la chanson, la manger au complet. J’avais besoin de ça. »

Après : un album de proximité extrême. Quand ça va mal dans le monde, dans la vie, le réflexe naturel est de se rapprocher, de rapailler son monde : Fred a ainsi enregistré des chansons qu’il faisait dans ses spectacles de contes, et d’autres chansons qui comptent pour lui : Je m’envolerai (l’hymne I’ll Fly Away, en passant par Daniel Lavoie), La chanson du camionneur (du vagabond volontaire Pierre Roger Rochette), Je redeviens le vent (de Martin Léon), L’étoile du Nord (de Gilbert Langevin et Claude Gauthier).

Il a fait l’inventaire de son catalogue David Portelance, trouvé trois chansons qui attendaient leur tour et dont le tour était venu. Ramassis ? Non. Rapatriement, pendant qu’il est temps.

On est dans un monde où l’amitié est quelque chose que l’on clique sur Internet. Le mot amitié a été vidé de son sens. Le mot aimer aussi.

Un réseau en chair et en os

« Je les ai rassemblées comme autour d’un feu de camp. Elles auraient pu être faites avec un orchestre symphonique, et elles le mériteraient, mais j’avais vraiment le désir de me coller dessus. Pour me réchauffer. Ça me donne juste envie d’aller encore vers le plus dépouillé. Demain, mettons, si on ouvrait un projet pour un autre album, on le ferait avec une guitare, peut-être un violon de temps en temps. Et on enregistrerait les douze tounes back à back dans un chalet. Pour être au millimètre près à côté de toi, comme si t’étais au chalet avec moi, après le souper. »

Après ? C’est sans doute l’album le plus palpable de Fred Pellerin. Il s’agit de se toucher pour vrai. De se regarder vraiment, se parler directement dans le blanc des yeux. « On est dans un monde où l’amitié est quelque chose que l’on clique sur Internet. Le mot amitié a été vidé de son sens. Le mot aimer aussi. Ma définition d’un réseau social, moi, c’est pas répondre à une demande pour pouvoir s’envoyer des messages. Ma définition d’un réseau social, c’est : amène-toi chez nous. »

À ces mots, Fred s’anime, et tout un lot d’autres mots déboule. « L’affaire qui m’allume, là où ça a du sens, là où je colle, là où je mets les voiles, c’est la chose collective. Où est-ce qu’on se rassemble ? On fait-tu une fête ? On va-tu marcher ensemble ? Dans quelle direction on regarde ? Qu’est-ce qu’on pourrait bâtir ? C’est pas dans ma démarche de création, c’est dans ma vie au quotidien.

« Je finis toutes les conversations par : tu viendras, j’ai une maison à te prêter une couple de jours. Ça finit qu’il y a tout le temps du monde dans la maison d’amis. Mon engrenage est fait de même. Je vais pas sur Internet. Mon social, c’est quand on rencontre, c’est quand on se retrouve. » Quitte à passer par la petite porte. « L’important, c’est qu’elle reste ouverte, la petite porte. »

Après

Fred Pellerin, Disques Tempête