Sortir du bois avec Francis Desharnais

Francis Desharnais revendique la place unique de Guyenne dans un imaginaire territorial assimilant trop souvent la ville au progrès et les régions, au conservatisme.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Francis Desharnais revendique la place unique de Guyenne dans un imaginaire territorial assimilant trop souvent la ville au progrès et les régions, au conservatisme.
Les dix premières pages de La petite Russie ont bien failli être tapissées, de haut en bas, de gauche à droite, d’une forêt épaisse et intimidante. Parce que c’est en plein bois que le grand-père de Francis Desharnais, Marcel, aboutit en Abitibi en 1948. «Ça a vraiment passé proche d’être ça, oui», confie le bédéiste en riant, vraisemblablement lui-même éberlué d’avoir presque opté pour un tel incipit, plutôt radical. « Je voulais que le lecteur se sente perdu dans le bois, que ça devienne angoissant, à la limite oppressant.»

Tant mieux s’il s’est ravisé : bien qu’il raconte une histoire remplie de malchances, d’espoirs contrariés et de souches d’arbre impossibles à achever, le nouveau livre du père de Burquette ressemble davantage à une lumineuse clairière qu’à une anxiogène promenade dans la densité écrasante des conifères. C’est que du bois, à Guyenne, on finit toujours par en sortir, pour peu que l’on se tienne, pour peu que l’on s’entraide.
 

En 1947, le syndicat coopératif Les Pionniers de Guyenne fonde le village du même nom à 50 kilomètres au nord-ouest d’Amos. L’aïeul Desharnais s’installe l’année suivante dans cette colonie surnommée « la petite Russie », compte tenu de son modèle économique, alors que 50% du salaire de chaque travailleur doit être versé à la coop, que la propriété privée y est interdite et que l’on décide collectivement de l’avenir de la communauté lors de soirées d’étude.

«Icitte… On a le sentiment de bâtir ben plus qu’un village », résume un des pionniers, qui accueille le jeune homme venu de Mont-Laurier, bientôt rejoint au nord par son épouse Antoinette, figure féministe importante de cette fiction historico-familiale, comme sa belle-soeur, Yolande Desharnais.
Photo: Archives personnelles de Francis Desharnais Félix Leclerc, de passage à Guyenne lors du tournage du film Les brûlés (1959), en compagnie de la grand-mère de Francis Desharnais, Antoinette, et de ses enfants.

Royaume à hauteur d’homme des coudes serrés bravant la fatalité et du partage comme valeur cardinale, Guyenne devient aussi entre les cases de Francis Desharnais le creuset d’une fable décrivant avec humour la tragédie d’un choc inévitable entre le rêve et une réalité qui ne collaborent pas aisément. «Quand j’ai commencé à relire le livre de mon grand-père, je me demandais: “Qu’estce qui me rattache à ça, moi?”» confie l’auteur de Motel Galactic et de La guerre des arts, en évoquant Guyenne. 20 ans de colonisation sous le régime coopératif; et après, témoignage publié par le défunt Marcel en 1983.
Photo: Archives personnelles de Francis Desharnais Félix Leclerc, de passage à Guyenne lors du tournage du film «Les brûlés» (1959), en compagnie du grand-père de Francis Desharnais, Marcel, et de ses enfants.

Bédéiste et colon: même éreintant combat? « J’ai réalisé que lui, ce qu’il voulait faire, c’est être cultivateur, mais il était obligé d’aller bûcher pour rapporter de l’argent. Ça m’a ramené à ma propre réalité : ce que je veux faire dans la vie, c’est de la bédé, mais je ne peux évidemment pas complètement compter là-dessus pour vivre.»

Le courage du bonheur
«Vos enfants connaîtront pas de frontières… Y’en a peut-être qui vont habiter dans un pays étranger, l’autre bord de la mer. Ils viendront peut-être même vous voir avec leur propre avion», lance à la table des Desharnais un certain Félix Leclerc, de passage à Guyenne lors du tournage du film de Bernard Devlin Les brûlés (1959). Voilà une des authentiques anecdotes, indissociables de la mythologie de sa famille, que Francis Desharnais devait immortaliser, surtout que son père a déjà fait atterrir un avion dans la cour de ses parents (!) et qu’une de ses tantes vit désormais en Europe.

La prophétie du poète en visite se sera donc matérialisée, mais l’utopie coopérative de Guyenne se heurtera aux forces d’un monde qui, lui, ne souhaitait pas coopérer (dans tous les sens du terme). Les Desharnais quittent le village en 1968.

« Le mode coopératif n’a pas été abandonné au Québec, mais ce qui a été le plus difficile pour Guyenne, je pense, c’est que partout autour on fonctionnait sur le modèle capitaliste de base », observe celui qui signe ici l’oeuvre majeure à laquelle dix ans de bande dessinée le préparaient. «Et c’est ce qui m’apparaît difficile pour les coopératives d’aujourd’hui, qui s’opposent à un capitalisme effréné. »

«On dit qu’il faut du courage pour être heureux.» La citation de Félix Leclerc ouvre La petite Russie, une grande petite histoire célébrant l’idéal d’un Québec où l’union des manches retroussées permettrait de dénouer toutes les crises et où le dialogue dans le blanc des yeux vaincrait toutes les tensions. Avec son livre, Francis Desharnais revendique la place unique de Guyenne dans un imaginaire territorial assimilant trop souvent la ville au progrès et les régions, au conservatisme.

«Je réfléchis beaucoup ces temps-ci à comment l’art peut créer du lien. C’est vrai qu’on sent une fracture entre les grands centres et le reste du Québec, et parler des différents visages du Québec permet peut-être d’apaiser la fracture. Les microbrasseries ont réussi ça: grâce à des micros de la Gaspésie, de l’Abitibi, de la Côte- Nord, tout le Québec fait partie de notre quotidien. Ça nous permet d’avoir conscience du territoire, même si on ne passe pas par Matane tous les jours. Ce serait le fun que l’art contribue au même mouvement. Des histoires comme celle de Guyenne, il y en a des milliers à raconter.»

Francis Desharnais sera au Salon du livre de Montréal les 17 et 18 novembre.

La petite Russie

Francis Desharnais, Éditions Pow Pow, Montréal, 2018,180 pages