Théâtre de la crise financière

Présentée en 2017, la pièce «L’art de la chute», qui pose ses drames au jour 1 du tumulte financier, est remise en scène à La Licorne jusqu'au 29 septembre.
Photo: Vincent Champoux Présentée en 2017, la pièce «L’art de la chute», qui pose ses drames au jour 1 du tumulte financier, est remise en scène à La Licorne jusqu'au 29 septembre.

La faillite de la banque d’affaires Lehman Brothers, le 15 septembre 2008, a plongé l’économie mondiale dans sa pire crise financière depuis la Deuxième Guerre mondiale. Ce choc et les effets de la « Grande Récession » qui a suivi, en venant exacerber le creusement des inégalités et alimenter la montée du populisme, restent encore bien ancrés dans notre quotidien économique et social. Quatrième d’une série d’articles sur cette crise, dix ans plus tard. Quels impacts sur la production artistique ?

« La chute de [la banque] Lehman Brothers est devenue le mythe fondateur de la finance contemporaine. C’est le point auquel on se réfère constamment », analyse le metteur en scène Jean-Philippe Joubert. « On évalue depuis ce moment comment on a progressé ; on prédit de là la prochaine crise ; on devine si elle sera calquée ou en opposition. »

Coauteur, avec sept compères, de l’oeuvre collective L’art de la chute, qui pose ses drames au jour 1 du tumulte financier, M. Joubert remet en scène cette pièce de 2017 à La Licorne (jusqu’au 29 septembre). Parallèlement, Olivier Lépine propose Chapitres de la chute – Saga des Lehman Brothers, d’après le livre de Stefano Massini, au Périscope à Québec (jusqu’au 29 septembre). À Montréal, au Théâtre de Quat’Sous, Catherine Vidal et Marc Beaupré s’attaqueront au même texte (16 octobre au 3 novembre).

Est-ce à dire qu’il y a ici un théâtre de la crise ? Non, car la commémoration scénique reste exceptionnelle. Outre ces projets, on ne trouve, en survolant le répertoire, qu’Instructions pour un éventuel gouvernement socialiste… (Michael Mackenzie, m.e.s. de Beaupré, 2013) et la chorégraphie Gravity of Center (Victor Quijada, 2011) pour s’en inspirer. Plus largement, les sujets et le monde économique semblent même un vaste angle mort du discours artistique des arts vivants.

« Il y a peut-être des clichés tenaces qui disent que l’art ne doit pas traiter du commerce et de l’économie, comme si ç’allait le rendre trivial », dit Alexis Martin, coauteur de la pièce Extramoyen (Hamac), traducteur de Mackenzie et metteur en scène parmi les rares ici à aborder l’économie en art. « Le discours économique s’est imposé dans le discours social : il y est en inflation, mais c’est comme si [paradoxalement] il restait réservé aux experts. Il faut revendiquer le fait que l’économie est aussi une question de vie quotidienne, une question d’humains. »

En pénétrant dans cet univers, Jean-Philippe Joubert a été frappé par le fait qu’il n’était en rien objectif. « Des chiffres sont exprimés, mais ce sont des émotions qui sont en jeu. Et l’argent est extrêmement sensible. Il y a là une énorme créativité, une grande intuition, une sensibilité — tout un vocabulaire qui pourrait être artistique, qui fait partie du quotidien du trader [courtier]. Tout le système repose, c’est bizarre, sur la notion de confiance. La crise est née d’un excès de confiance dans le système. C’est étonnant qu’une chose aussi importante que la structure de notre économie repose sur un critère aussi fragile que “Je crois en ça” ou “Je n’y crois pas”. On n’est pas loin de la foi. »

La crise comme tragédie grecque

Le système économique peut indubitablement devenir un cadre dramatique. « Les humains ont créé ce système qui les domine, qui les contrôle, que personne ne sait plus contrôler », indique M. Joubert. Un système qui, si une bulle éclate, broie parfois des humains.

Peut-il alors être vu comme un fatum de tragédie grecque, un destin inaltérable peu importe la volonté et les ruades individuelles ? « Absolument, croit Alexis Martin. Parce qu’on est dans un règne de processus : dans l’auto-inflation de processus qui se sont emballés. On peut chercher l’origine de ça, impossible. Michael Mackenzie en parle très bien dans Instructions… : maintenant, en plus, tout est basé sur des algorithmes. Mais ça reste des “matheux”, des nerds, qui composent ces algorithmes. Il y a de l’humain toujours, au bout de l’affaire, quand on gratte. »

Marc Beaupré abonde dans son sens. Le sujet est aussi riche que ceux de n’importe quelle tragédie. Le metteur en scène nomme spontanément l’hybris, « cette overconfidence, cette fierté excessive. L’orgueil débordant que certains héros ont dans la mythologie grecque, on la retrouve dans la figure du broker [courtier] de Wall Street qui crée un produit financier pour stimuler l’économie. C’est du plus grand que nature ».

Pourquoi ce terreau fertile ne se retrouve-t-il pas alors plus souvent en scène ? « À cause des détails techniques, croit M. Beaupré, du vocabulaire, de l’impression que, pour parler de la crise, il faut parler des CDS [Credit Default Swaps], des subprimes, des short sellings [positions courtes]. Ça fait peur. »

L’art de la chute fait le pari, aussi pédagogique, d’expliquer, en intégrant l’éducation économique, importante aux yeux de Jean-Philippe Joubert. Chapitres de la chute évitera la question. « La pièce parle de la famille, précise Marc Beaupré. C’est shakespearien : un enfant qui remplace son père sur un trône, qui veut faire mieux que lui. [L’auteur] Stefano Massini est très habile : je crois qu’il arrive à faire avec le monde de la haute finance ce que le film Le parrain a fait avec la mafia. »

Ces concepts économiques ne devraient pas garder le sujet hors du champ artistique, selon Alexis Martin. « On se rassure avec du quantitatif, partout, avec ce discours qui a enveloppé tous les domaines de l’expérience humaine. Mais c’est mensonger. En dessous de l’économie, ce qu’on trouve comme valeurs, c’est la confiance, la panique, la peur, l’intuition. C’est hyperhumain, hyperfragile. Et c’est ce pour quoi l’art doit se le réapproprier. »