Quand chacun savait dessiner ses lettres

Révolution technologique ou pas, la typographie n'a pas cessé d'être un outil de communication et de distinction.
Photo: iStock Révolution technologique ou pas, la typographie n'a pas cessé d'être un outil de communication et de distinction.

Les polices de caractères ont souvent une histoire étonnante, dans laquelle s’entremêlent enjeux graphiques, économiques et sociopolitiques. Pour mettre le point final à sa série estivale, Le Devoir retrace l’histoire de la disparition des caractères faits main.

Avez-vous déjà dessiné un alphabet ? À l’âge scolaire, les enfants apprennent tout doucement, sous la supervision de leurs professeurs, à tracer leurs lettres sur du papier ligné. De tout temps, on leur a donné pour ce faire des modèles à imiter. Imperceptiblement, chaque génération reproduit un modèle sensiblement commun, si bien qu’il est possible de reconnaître assez vite certaines époques par la simple graphie de certaines lettres. Oui, les formes des lettres nous disent quelque chose d’une époque et de son rapport commun à l’écriture. Cette magie de la lettre, avec ses pleins et ses déliés, certains en auront fait plus tard un vrai métier en embrassant la profession de typographe.

Aujourd’hui âgé de 81 ans, le réputé typographe Martin Dufour est toujours au travail dans son atelier où trône une grosse presse Washington de 1834. Au temps où il était élève à l’École des beaux-arts de Montréal, il se souvient avoir appris à dessiner un alphabet de son cru. L’exercice était obligatoire. « J’ai fait deux années à l’École des beaux-arts, avant d’aller étudier à Sir George Williams, où on apprenait aussi cela. » Arthur Gladu, frère du critique d’art Paul Gladu, féru de tradition germanique en imprimerie, lui enseigna la typographie, comme il le fit aussi pour le poète Roland Giguère.

« J’avais dessiné un alphabet complet », se souvient pour sa part le caricaturiste Serge Chapleau. « C’était un faux 3D, très moderne, dont les lettres donnaient l’impression de se soulever. J’avais fait une affiche avec ça pour l’Université de Montréal. »

Chaque année, une portion des élèves des Beaux-Arts était ainsi appelée à dessiner sa propre police. « C’était un anglophone qui nous enseignait ça. Je ne me souviens plus de son nom, mais je me souviens de la marque de sa voiture et de la fille de la classe avec laquelle il sortait », dit Chapleau en riant.

Tout l’arsenal des connaissances en dessin et en typographie était alors mobilisé pour apprendre à dessiner au mieux cet outil de communication qu’est l’alphabet latin.

Au Canada, les textes imprimés seront presque toujours portés par des caractères dessinés à l’étranger. Quelques exceptions ici et là, bien sûr. Henri-Paul Bronsard avait par exemple dessiné les titres pour le quotidien Le Jour, se souvient Martin Dufour. « Mais ce n’était pas toute la typographie du journal. » Puis ce cas à peu près unique : le caractère Cartier. Dessiné par Carl Dair en 1967, à l’occasion du centenaire de la loi du parlement à Londres qui tient lieu d’acte constitutionnel à l’Amérique du Nord britannique, le Cartier va être passablement employé puis transposé pour l’informatique. « Mais il y avait des problèmes avec le Cartier au début parce que cette police ne s’adaptait pas dans ses différents styles », explique Martin Dufour. Les élans créatifs de ce type restent très rares. Plus récemment, on a créé au Canada la police Goluska, dessinée en l’honneur du typographe Glenn Goluska, figure légendaire de la typographie qui oeuvra longtemps à Montréal, où il est mort en 2011.

À la lettre

C’est au milieu des années 1960 que cesse l’enseignement du dessin des polices de caractère à l’École des beaux-arts, explique Serge Chapleau. « Le Letraset a tué l’apprentissage de la typographie. » Grâce à un transfert à sec d’un caractère couché d’abord sur une feuille transparente, il était soudain possible, sous le simple effet de la pression d’un crayon, de reproduire une lettre sur n’importe quel support.

« Des caractères pour le Letraset, il en sortait sans arrêt », dit Martin Dufour. « Tous les textes composés pour les publicités étaient soudain très collés, sans considération pour la vraie dimension de la lettre. Ce fut comme une sorte de révolution. »

Fondée à Londres en 1959, la compagnie Letraset développe son activité internationale au début des années 1960. Sa croissance est fulgurante. Ses transferts à sec deviennent très prisés par les créateurs graphiques. D’imposants catalogues qui s’enrichissent sans arrêt permettent de choisir des caractères de tailles différentes, dans des styles très variés.

La compagnie Letraset va propulser à sa façon les lettres de plusieurs typographes, comme celles des fondeurs Martin Wait, Tim Donaldson ou David Quay. Des produits semblables à celui développé par Letraset devinrent vite très populaires dans le monde des arts graphiques. « Tout le monde s’en servait. Sur les gros billboards de Montréal, on a vu alors apparaître des affiches avec des erreurs typographiques énormes ! On n’avait jamais vu d’erreur de ce genre, par exemple des espacements qui n’étaient pas bons. Auparavant, il y avait de gros messieurs qui savaient comment espacer parfaitement un i et un o, qui connaissaient la typographie. C’était un art. »

Un langage dans le langage

Une police de caractères est un langage dans le langage. La lettre même, dans ses déliés, comme dans ses pleins, affirme une identité et une intensité du langage. Elle parle sans cesse de ses origines et de la sensibilité de son créateur, tout en évoquant autre chose par les mots qu’elle compose. À sa façon, elle fait songer aux accents régionaux : on a beau parler de n’importe quoi, avec l’accent de son pays en bouche, on finit toujours par parler de lui.

« Les lettres racontent quelque chose, dit Serge Chapleau. J’adorais ça, la typographie. Les lettres avec serif [empattement], sans serif… Ah, le caractère Futura ! Au temps du Bauhaus ! C’est magnifique, le Futura ! La typographie, je tripais là-dessus… Et tout est devenu d’un coup obsolète là-dedans. »

Il n’empêche que, révolution technologique ou pas, la typographie n’a pas cessé d’être un outil fondamental de communication et de distinction. Tous les films de Woody Allen utilisent par exemple la fonte Windsor. On l’associe d’emblée à une certaine idée de l’Amérique, mais surtout désormais à Woody Allen lui-même. À la recommandation d’un typographe, Allen n’a pas quitté la police Windsor depuis la sortie du film Annie Hall en 1977.

Comme bien d’autres, Chapleau ira parfaire ses connaissances en matière de typographie à l’École des arts graphiques. « On apprenait à utiliser une linotype. Notre professeur était bien fier de montrer qu’on pouvait faire tenir tout le Notre Père sur un bloc de plomb minuscule », grâce à ce gros appareil à clavier qui actionnait une petite fonderie de caractères de plomb enchaînés les uns aux autres. « Toute une prière sur un seul bloc de plomb, c’était une prouesse vraiment inutile et ridicule. Mais j’aimais vraiment la typographie. »