Une merveilleuse époque pour être humoriste, selon Jess Salomon

Avocate de formation ayant travaillé au Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie, Jess Salomon a accompli un changement de carrière radical.
Photo: Jenni Walkowiak Avocate de formation ayant travaillé au Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie, Jess Salomon a accompli un changement de carrière radical.

Placez un jeune humoriste québécois francophone devant Yvon Deschamps et observez notre pauvre rigolo se liquéfier sur place. Placez une jeune humoriste québécoise anglophone devant le même Yvon et observez-la solliciter ses conseils de traducteur. C’est du moins ce que se permettait Jess Salomon lors de sa rencontre avec la légende, quelques minutes avant de tenter pour la première fois de sa vie de faire rire un public dans la langue de l’Osstidcho, pas forcément une sinécure quand on a grandi en anglais au coeur des verdoyantes rues de Westmount.

« Je me souviens de lui avoir demandé de m’aider à adapter une blague que je faisais au sujet de la mascotte de mon école secondaire, qui s’appelait The Beaver [un mot qui désigne aussi le vagin, en slang], mais il m’a expliqué que c’était pas vraiment traduisible », raconte-t-elle au téléphone, avec un tout petit soupçon de honte dans la voix, en se rappelant cette soirée d’humour organisée par sa collègue Annie Deschamps (la fille de, oui).

Un peu moins de dix ans plus tard, un autre humoriste de la relève ayant grandi dans l’ouest de l’île saurait-il mieux distinguer le vénérable Yvon d’un autre vieux monsieur ? Probablement pas. Mais réjouissons-nous du moins que le mur infranchissable de la Main semble s’éroder à mesure que des comiques nés de chacun de ses côtés le chevauchent.

Un exemple ? An example ? Le mois dernier, Jess Salomon participait à la fois aux galas de Ken Jeong et de Laurent Paquin lors des festivals Just for Laughs/Juste pour rire. Autre exemple ? Elle s’offre cette semaine une nouvelle visite en terre natale afin de participer au bouillonnant volet anglo du ComediHa ! Fest-Québec, qui réunit plusieurs humoristes bilingues, dont Mike Paterson, Julien Dionne, JC Surette et Derek Seguin.

Pourquoi donc avoir quitté la métropole pour s’établir à New York il y a deux ans et demi ? Afin de multiplier les stratégies et les publics, comprend-on. Parce qu’il y a autant à apprendre d’une foule venue entendre Mariana Mazza à Drummondville (dont elle a assuré la première partie lors de quelques dates en province) que de celle du Union Hall de Brooklyn, où elle tient fréquemment salon à la barre du cabaret The Lesbian Agenda.

« Il n’y a pas de réelle trajectoire qui peut mener vers un grand succès pour un humoriste au Canada, regrette-t-elle. Il n’y a pas de talk-show, pas d’émission de télé qui met en valeur le stand-up. Mais un humoriste anglo a tout intérêt à tenter sa chance en français, parce qu’il y a au Québec un vrai et vaste public pour l’humour. »

Écouter la critique

Avocate de formation (l’ancien ministre canadien de la Justice Irwin Cotler a été son mentor), Jess Salomon travaille au Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie avant d’accomplir le changement de carrière le plus radical de l’histoire de l’humanité au tournant des années 2010.

Le Daily Show de Jon Stewart lui ouvre alors les yeux sur le réel pouvoir d’un humour capable de sublimer le débat d’idées.

Une leçon si bien assimilée qu’aujourd’hui, Jess Salomon sait susciter la rigolade aussi bien en démontant les préjugés au sujet de sa bisexualité qu’en fustigeant le projet de charte des valeurs, dans un numéro exprimant avec une nuance rare l’ambivalence d’une juive féministe craignant autant la violence sournoise du patriarcat que l’État qui s’immisce dans la garde-robe de ses citoyens.

Une blague tirée de ce monologue lui a déjà d’ailleurs valu d’être exclue d’un événement TEDxWomen à Montréal. Assez pour croire, à l’instar de bien des plumes au vitriol se déversant dans la section commentaires de certains journaux, qu’il n’est plus possible de rire de quoi que ce soit en 2018, sans subir la censure du lobby des minorités ?

« Je pense plutôt que c’est une merveilleuse époque pour être humoriste, plaide-t-elle. On vit depuis des années sous le règne de la blague dont les minorités sont la cible, alors cette sensibilité nouvelle qu’on sent pousse les humoristes à écrire de nouvelles sortes de blagues, à trouver de nouvelles cibles. »

Comment distinguer la critique constructive de celle émanant d’un épiderme sensible ? « Ma politique, c’est que si quelqu’un dit que ma blague l’a blessé, je ne me braque pas d’emblée. Je suis ouverte à l’idée d’entendre son point de vue et d’en tirer après mon propre jugement. Si on me permet de prendre conscience d’un de mes angles morts, il se peut que je réévalue ma blague. Mais si ça vient de quelqu’un qui rit de plein de blagues choquantes sur tout le monde et qui s’offusque en entendant une blague sur les sourds, juste parce que sa petite soeur est sourde, c’est moins crédible. »

Le ComediHa ! Fest-Québec en bref

Assume. C’était le titre du premier spectacle d’humour de Fabien Cloutier, et c’est précisément l’exercice auquel se soumet l’homme de théâtre en animant le 18 août son premier gala au ComediHa ! Fest-Québec (son premier gala d’humour tout court), une sorte de sacerdoce pour qui aspire au titre d’humoriste. Parmi une programmation touffue se déployant à l’intérieur comme à l’extérieur du 8 au 19 août, notons aussi la présence événementielle du Français Élie Semoun, de son compatriote Bun Hay Mean, dit « le Chinois marrant » (le surnom dont il se réclame lui-même), ainsi que celle d’à peu près tout ce dont recèle le jeune Québec comique.

Jess Salomon — The Big 45

Les 9 et 10 août à 22 h 15 Au ComediHa ! Fest-Québec