«Sisters»: la fin et le début de quelque chose

Mi-théâtral mi-cirque, <em>Sisters </em>navigue aux frontières de l’espace-temps, oscillant entre rêve et conscience.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Mi-théâtral mi-cirque, Sisters navigue aux frontières de l’espace-temps, oscillant entre rêve et conscience.

Sisters parle de ce cocon intime qui unit les être nés de la même chair. De ce sentiment qui survit au-delà du temps, qui s’étend de la vie incarnée jusqu’à cet autre passage qu’est la mort. C’est porté par cet esprit et la voix mystique de Lhasa de Sela que deux de ses soeurs ont voulu transposer sur scène la fracture de ce lien fragile, transformé à jamais par l’absence.

Mi-théâtral mi-cirque, Sisters, conte imaginé par les soeurs de la chanteuse Lhasa de Sela et présenté par la troupe Les 7 doigts, navigue non seulement entre plusieurs genres, mais aussi aux frontières de l’espace-temps, oscillant entre rêve et conscience.

Comme un personnage principal, la musique et les paroles de Lhasa, emportée par un cancer à l’âge de 37 ans en 2010, dominent les temps forts de cette prestation soutenue en musique sur scène par la harpiste Sarah Pagé, une ex-complice de la disparue.

Sur un plateau dépouillé, des troncs faméliques pointés vers le ciel, des chants d’oiseaux et des ombres chinoises donnent le ton à ce récit qui démarre tout en lenteur, sur la plainte d’un archet glissant sur les cordes de la harpe. Lovées dans un tissu, les deux soeurs apparaissent dans un cocon translucide évoquant le sein de la mère, alors que la voix de Lhasa parle de la naissance, de ce moment chaotique qui marque la fin d’une première forme de vie.

Parsemé de rares moments d’équilibre et de main à main, ce conte familial s’embourbe ensuite rapidement alors qu’apparaît un troisième personnage, masculin celui-là, dont on ne comprend guère le rôle dans ce huis clos proposé par les soeurs Ayin et Miriam.

L’une apparaît campée d’abord en princesse en mal d’un prince charmant, l’autre en alchimiste, fabriquant d’étranges élixirs, manipulant des flacons sur un autel. À moins d’avoir lu sur les intentions artistiques des deux créatrices, on ne saisit pas d’emblée qu’il s’agit là d’un parfum concocté pour évoquer l’absente, un parfum dont les effluves sont à peine perceptibles par le public. En filigrane plane surtout l’étrange impression d’assister à un rituel, à une méditation intime et très personnelle dont le spectateur se sent exclu.

Bien que visuellement inspirante, la proposition s’étiole, se cherche et échoue à exposer son propos, les deux soeurs peinant visiblement à exprimer sur scène l’émotion et l’absence qui les habitent dans une suite de tableaux décousus. Même William Underwood, artiste de cirque accompli, qui vient combler cette oeuvre inachevée, semble chercher sa juste place dans ce périple onirique dont on ne saisit pas toujours les clés.

C’est seulement dans un numéro de mat chinois livré en finale par Underwood, sur les paroles d’A Fish on Land, et dans un corps à corps avec Miriam qu’affleure l’émotion qui échappe au reste de la prestation. Même si elle est pétrie de bonnes intentions, il manque à cette proposition tout un travail pour en faire plus qu’un projet exploratoire. Dommage que le spectacle ne soit pas présenté ainsi au public.

Ce n’est pourtant pas la faute à la riche tessiture de la voix Lhasa de Sela, qui crève le silence et l’espace avec ses mots et sa plainte langoureuse. « À la fin de notre vie, il nous faut mourir. On pense que c’est la fin, mais ce n’est pas la fin, juste le début de quelque chose d’autre », susurre-t-elle, dans une narration enregistrée. Parce que la voix, elle, ne meurt jamais, ces mots à eux seuls résonnent plus fort que tout, plus fort que ce qui est donné à voir dans ce cri du coeur, sincère mais encore non abouti.

Sisters

Ayin et Miriam de Shela, présenté par Les 7 doigts de la main Jusqu’au 21 juillet à l’Outremont