Yannick De Martino, ou la fatalité du rire

À l’instar d’une proportion de plus en plus importante de comiques, Yannick De Martino ne fait pas de l’humour juste pour rire.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir À l’instar d’une proportion de plus en plus importante de comiques, Yannick De Martino ne fait pas de l’humour juste pour rire.

Plutôt que de tenter d’encapsuler l’essence de son numéro dans une phrase qui bouclerait la boucle, avant de lancer un obligatoire « Merci beaucoup Montréal ! Bonsoir ! » (ce qu’on appelle communément un punch-out), il arrive que Yannick De Martino déserte tout simplement la scène après son ultime rire. Une convention n’apparaît jamais aussi risible que lorsqu’on la contourne : l’humoriste le sait trop bien.

« La première fois que j’ai fait ça, c’était pas tant calculé », se souvient celui qui anime ce soir, vendredi, à l’Olympia un « grand spectacle » du Grand Montréal Comédie Fest, et qui compte plus tard ce mois-ci parmi les invités du gala 10e anniversaire du Zoofest. « Je participais à une soirée et j’étais pressé d’aller faire un autre show après, alors j’avais gardé mon manteau sur scène et, tout le long, j’avais l’air pressé. J’ai fait mon dernier gag, j’ai zippé mon manteau et j’ai piqué à travers la salle. Ça a créé une sorte d’hilarité. »

« Pas tant calculé » : tel pourrait être le titre de l’autobiographie de Yannick De Martino, qui participe alors qu’il n’a que 15 ou 16 ans à un concours d’humour dans un restaurant Mikes de Cowansville (!), où il aligne des blagues empruntées à ses meilleures performances lors de matchs d’impro au secondaire, puis repart avec le premier prix. Ce débit pâteux d’ado à peine sorti du lit qui le mènera en 2011 aux grands honneurs du télé-crochet comique En route vers mon premier Gala ? Encore une fois : « pas tant » calculé.

« J’ai porté des broches tard. Longtemps, je ne pouvais littéralement pas parler plus vite que ça, sinon je m’enfargeais dans mes dents d’en haut », explique le presque trentenaire (il a 29 ans) qui s’exprime désormais, à la ville comme à la scène, avec un débit plus rapide.

Son modus operandi, sur le plan de la création, demeurera pourtant le même : creuser avec l’enthousiaste obstination d’un cégépien qui aurait découvert la philo la semaine dernière des sujets aussi saugrenus que la goberge, les croustilles ou les bibittes d’humidité. Voilà pour le barbu autant de prétextes à une plongée dans les confins d’un imaginaire qui dérive sans cesse, et qui s’acharne à rationaliser des réflexions pourtant parfaitement improbables. Il apparaît souvent déraisonnable, oui, que Yannick De Martino réfléchisse aussi longtemps à ce à quoi il réfléchit.

« Il y a aussi qu’avant, j’assumais moins mes blagues et je n’étais pas sûr si ma proposition valait quelque chose, je n’étais pas sûr si c’était drôle, alors je me disais : “Au pire, les gens vont juste trouver ça weird.” En gros, j’en mettais plus pour me protéger », poursuit-il au sujet de son énergie de scène, parfois revêche, des débuts. « Maintenant que je parle plus vite et que j’ai l’air plus sympathique et gentil, les gens, au lieu de me trouver étrange, ils se disent simplement : “Comment il a pensé à ça ?” Ce qui semblait nono chez moi avant peut maintenant passer pour de l’intelligence. »

Pas juste pour rire

Le désir d’efficacité tue l’originalité, se plaît à dire Yannick De Martino, marchant à contresens d’un monde de l’humour où la vigueur de chaque ligne doit avoir été authentifiée en laboratoire et testée pendant d’innombrables dates de rodage, avant d’être digne d’une tournée. Lui préfère créer directement sur scène, en divaguant à partir d’une note consignée dans son téléphone. Un vrai texte se cristallise en fin de compte après quelques répétitions.

« J’aime que l’humour, ce soit une grande carte blanche qui me permet de faire ce que je veux à la seule condition que le public rit à une certaine fréquence », observe le coanimateur du balado Ça ou Ça et membre de la distribution de la série Like-moi !.

« Quand je vois quelqu’un qui tombe dans les clichés, dans les réflexions prémâchées, qui fait de la démagogie pour avoir des applaudissements, qui se pose la question : “Qu’est-ce que le public veut ?”, pour moi, ce n’est pas un artiste, ça, c’est quelqu’un qui veut juste faire rire. Quand on concentre toutes nos énergies sur l’efficacité, on perd de l’originalité, parce qu’on ne prend pas de risques. En voulant toucher tout le monde, tu ne touches plus personne profondément. »

À l’instar d’une proportion de plus en plus importante de comiques, Yannick De Martino ne fait donc pas de l’humour juste pour rire. « Pour moi, le rire est un effet, précise-t-il. Je veux d’abord dire des choses qui m’intéressent, réfléchir, créer, et ensuite faire rire avec ça. Il y a beaucoup d’humoristes pour qui le rire est une finalité, alors que pour moi, c’est une fatalité, mais pas dans le sens négatif. Évidemment, oui, il faut des rires, mais je ne veux pas en arriver à travestir ma propre perception de la vie, à niveler par le bas, juste pour que ça rie. »


Les Grands Spectacles Comédie Fest
Animé par Yannick De Martino, le 6 juillet à l’Olympia à 20 h, à l’occasion du Grand Montréal Comédie Fest

Gala du 10e du Zoofest
Le 17 juillet au Monument-National