Les Denis Drolet veulent nous faire vivre des émotions

Deux décennies après leur naissance, chacune des présences sur scène des Denis demeure une façon de s’émerveiller devant cette source inépuisable qu’est l’imaginaire et de mettre le soleil dans une bouteille, pour citer leur ode à la beauté du monde inaugurant leur mythique premier album de 2002.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Deux décennies après leur naissance, chacune des présences sur scène des Denis demeure une façon de s’émerveiller devant cette source inépuisable qu’est l’imaginaire et de mettre le soleil dans une bouteille, pour citer leur ode à la beauté du monde inaugurant leur mythique premier album de 2002.

« T’es-tu enceinte présentement ? » demande Vincent Léonard à une spectatrice rondelette (l’actrice Amélie Grenier) sur la scène d’un gala Juste pour rire en 2006, probablement le numéro des Denis Drolet le plus marquant encore à ce jour. Devant un public suffoquant déjà de malaise, l’homme-enfant au veston de velours côtelé brun chalet en rajoute une couche : « J’ai mal formulé la question. Ce que je voulais dire, c’est : t’as-tu engraissé récemment ? »

Quelques autres insultes grossophobes plus tard, le conjoint de la pauvre victime saute sur le cruel plaisantin et le roue de coups, jusqu’à ce que Sébastien Dubé interrompe l’échauffourée et déclare : « Ben non, ben non, ben non, on jouait la comédie. On est des comédiens ! » Fin du sketch. Quelques festivaliers applaudissent, mais très timidement. D’autres affichent le visage long de ceux qui auraient été témoins d’un crime grave.

« Chaque fois qu’on participait à un gala, j’avais le stress que ce soit la dernière, qu’on ne soit plus jamais invités parce qu’on avait trop poussé la limite », se rappelle Léonard, 12 ans plus tard, et quelques semaines avant que les Denis animent leur premier gala à Juste pour rire, réunissant entre autres Anne-Élisabeth Bossé, Sonia Cordeau, Jean-Sébastien Girard et Rosalie Vaillancourt.

« Mais je me souviens que, cette fois-là, même si plein de gens pensaient qu’on avait juste créé un malaise pour rien, on était vraiment heureux de la réaction ! C’était notre côté Andy Kaufman, notre côté provocateur. On aimait bien ça, jouer avec la ligne du malaise, jouer avec les émotions des gens. Je me souviens que notre gérant de l’époque, Jacques K. Primeau, nous avait dit de façon quand même bien sympathique avant le gala : “Les gars, je ne soutiens pas ce numéro-là.” On a foncé malgré tout, parce qu’on voulait faire vivre quelque chose aux gens, marquer le moment. Et ça demeure encore notre objectif : j’ai toujours l’impression que, lorsqu’on passe à la télé, lorsqu’on monte sur scène, il faut qu’il se passe quelque chose. »

La poésie des Denis

Narguer les limites du langage, longer la frontière séparant le bon du mauvais goût et hurler ce que la bienséance invite à taire ne cesseront de compter parmi les marottes du duo, qui célèbre cet été ses (presque) 20 ans de loufoque subversion au Zoofest. Sorte de KISS Unplugged lors duquel Vincent Léonard et Sébastien Dubé feront tomber les débardeurs bruns (plutôt que les maquillages), le spectacle Les Denis : leur histoire en chansons arrache à leurs archives une ribambelle de ritournelles inédites.

Quelles sont leurs plus grandes influences ? Claude Gauvreau et Ionesco, répondaient les amis de toujours lors de leur audition à l’École nationale de l’humour au tournant des années 2000. « Tout le monde disait François Massicotte, pis nous autres, on parle de ces deux grands ricaneux-là ! » ironise Léonard. « Louise Richer [la directrice] avait les yeux ben ronds. »

Enfants de l’OuLiPo et de Beckett propulsés dans un monde sur lequel régnaient alors « les humoristes en belles culottes de cuir » (dixit Vincent), Les Denis Drolet rameutent avec leur premier spectacle, Au pays des Denis, un public jeune, soulagé qu’une voix discordante éclate au coeur du ronron de l’humour québécois.

« À 15 ou 16 ans, je consommais déjà beaucoup d’humour absurde, surtout les Monty Python, mais quand les Denis sont arrivés, je n’étais pas sûr. Ça ressemblait tellement à rien », se souvient Maxime Gervais, du duo Les Pic-Bois, qui figure aussi parmi les invités de ses mentors le 21 juillet à Juste pour rire. « Puis, j’ai rapidement compris grâce aux Denis que l’humour, ce n’était pas obligé d’être une ligne, un punch. Tu peux travailler sur des ambiances, sur des images, sur le non-sens. Les Denis, c’est de l’humour, oui, mais ça se rapproche aussi de la poésie. »

Comprendre le niveau

D’autres peineront davantage à comprendre que la grossièreté ou la méchanceté ne sont jamais, chez Les Denis Drolet, qu’une façon de dénoncer l’hypocrisie d’une société où la violence des rapports sociaux se drape souvent de politesse perfide et de faux-semblants.

« Il y a eu des frustrations en début de carrière, confie Vincent. On allait faire Le Grand Rire à Québec avec notre meilleur numéro et il n’y avait aucune réaction, pis après, il y avait un autre duo qui arrivait et qui se donnait des claques sur la gueule, qui faisait des pets avec leurs mains, et c’était le standing ovation. Je sortais de là et j’étais vraiment déprimé. Ou on tombait sur des fans qui venaient nous voir juste parce qu’ils aimaient donc ça que le Denis barbu sacre. Sébas, lui, ne s’en est jamais fait avec ça et il me répétait toujours : “C’est pas grave.” J’ai fini par comprendre qu’on fait un art populaire qui appartient plus aux gens qu’à nous-mêmes. C’est pour ça aussi qu’on a laissé tomber les personnages en entrevue. Ç’a aidé certaines personnes à apprivoiser notre humour, de nous entendre parler de nos vies personnelles avec Michel Jasmin. »

Il y a des gens qui ne comprennent pas toujours le deuxième niveau, mais qui viennent pour autre chose. Il y a beaucoup d’ingrédients dans les Denis : du cocasse, du burlesque, du pointu, de l’humour de personnages, du vulgaire, du cru. T’es pas obligé d’aimer tout le package.

« À certains moments, ça peut un peu m’inquiéter qu’on soit mal compris, parce qu’on a certains personnages misogynes ou racistes. Je tripe moins quand un gars gueule “Yeah !” après une joke misogyne. Mais sinon, on ne peut pas choisir nos fans », précise Sébastien, visiblement la conscience tranquille de la paire. « Il y a des gens qui ne comprennent pas toujours le deuxième niveau, mais qui viennent pour autre chose. Il y a beaucoup d’ingrédients dans les Denis : du cocasse, du burlesque, du pointu, de l’humour de personnages, du vulgaire, du cru. T’es pas obligé d’aimer tout le package. »

Deux décennies après leur naissance, chacune des présences sur scène des Denis demeure une façon de s’émerveiller devant cette source inépuisable qu’est l’imaginaire et de mettre le soleil dans une bouteille, pour citer leur ode à la beauté du monde inaugurant leur mythique premier album de 2002.

« Un mois avant d’entrer à l’École nationale de l’humour, mon jeune frère se suicidait, raconte Vincent. C’est quelque chose dont je ne me remets pas encore aujourd’hui et je pense que ça m’a juste donné le guts de foncer avec un style complètement marginal, parce que sinon, j’étais plutôt un enfant réservé et très studieux. Cette tragédie-là a fait tomber toutes mes inhibitions. À partir de ce moment-là, je me suis dit : “Ils riront de mes dents, ils diront que je suis laid pis gros, je m’en fous.” Le bouffon s’est emparé de moi et je suis devenu inattaquable. J’étais prêt à tout. »

La fantastique histoire de « Fantastique »

« En sortant de l’École de l’humour, on avait un contrat à CKOI pendant lequel il fallait présenter une chanson par semaine pendant vingt semaines, raconte Sébastien Dubé. J’ai écrit Fantastique à la table de cuisine chez ma mère. J’étais dans un trip Bob Dylan. On la trouvait correcte, sans plus. C’était la journée “Emmenez votre enfant au travail” quand on l’a faite à CKOI et ça n’écoutait pas du tout. Aucune réaction. On l’a enlevée des tounes possibles pour notre album. Puis, au moment où on cherchait un premier single, notre gérant Jacques K. Primeau nous dit : “Votre single, c’est Fantastique. Arrêtez de vous poser des questions.” On y croyait moyen, mais il avait mis le doigt dessus solide. C’est devenu notre Yellow Submarine, notre Chante-la ta chanson, sans doute parce qu’elle a un côté comptine, et aussi parce qu’elle a un côté country-folk qu’on aime bien au Québec. »

Les Denis : leur histoire en chansons / Gala Carte blanche animé par Les Denis Drolet

À l’occasion du Zoofest, au Monument-National, les 12 et 13 juillet / À l’occasion du festival Juste pour rire, à la salle Wilfrid-Pelletier de la Place des Arts le 21 juillet