Jo Cormier: moitié rappeur, moitié beau-frère

Jo Cormier dit rêver d’un monde de l’humour aussi «émancipé» des considérations commerciales que celui de la musique, «où 2Frères peut gagner le prix de la chanson de l’année et Philippe Brach celui de la révélation de l’année».
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Jo Cormier dit rêver d’un monde de l’humour aussi «émancipé» des considérations commerciales que celui de la musique, «où 2Frères peut gagner le prix de la chanson de l’année et Philippe Brach celui de la révélation de l’année».

« On lâche pas ! On reste positifs », crie Jo Cormier depuis l’extrémité de ce parc du Centre-Sud où nous avons passé l’heure précédente en sa compagnie à discuter de 112 sujets (minimum). En deux phrases, l’humoriste, pourtant prolixe, parvenait à résumer une conversation au ton parfois étonnement grave sur son enfance à Gentilly, « le Springfield du Québec », sur l’avenir de la planète face auquel il refuse de devenir cynique, ainsi que sur sa relation avec les sans-abri, « avec qui je jase à tous les jours ». Vraiment, Jo, tous les jours ?

« Ben là ! Franchement ! Oui ! » s’exclame-t-il, aussi offusqué que si nous avions douté de l’amour qu’il porte à sa mère. « Je prends le temps de parler à ces gens-là, oui, et c’est peut-être pour ça que, souvent, mes constats sur le monde, mes analyses sont un peu loufoques. »

Avec son regard perçant, sa tignasse christique et son chandail en apparence rapporté d’un voyage d’éveil spirituel en Inde, Jo Cormier s’exprime avec une ferveur qui déclasserait même le plus hop-la-vie des animateurs de pastorale. « Ce qui me définit le mieux, c’est que je suis une espèce de mélange entre un rappeur, à cause de ma verve, et un bonhomme, tsé, un beau-frère qui s’avance sur plein de sujets mais qui ne comprend pas toujours de quoi il parle », lance le principal intéressé, qui présente son premier spectacle solo, Crowbar, jeudi à l’occasion du MiniFest, ainsi qu’en juillet lors de la 10e édition du Zoofest.

Moitié rappeur, moitié beau-frère. Voilà une suave description, à laquelle il faudra s’empresser d’ajouter que cet hypersensible autoproclamé ressemble surtout à cette nouvelle génération de rappeurs emo qui ne craignent pas de dévoiler leur côté moelleux. Il faudra aussi préciser que si les réflexions de Jo Cormier sont parfois aussi échevelées que celles du beau-frère s’abreuvant aux journaux jaunes et aux rumeurs que charrient les réseaux sociaux, ses conclusions, elles, visent dans le mile.

Enfant du Mobilo

Prenez par exemple ce numéro sur les souvenirs qu’il trimballe depuis quelque temps. Après avoir mis en lumière la nature forcément fictionnelle de notre mémoire en racontant une nuit de boisson, l’hirsute fantaisiste de 29 ans dénonce, sans adopter le ton de celui qui dénonce, la dépossession territoriale des peuples autochtones : « Selon moi, un souvenir devient dangereux quand il devient l’histoire d’une nation », conclut-il.

 

 

Rare comique conjuguant excentricité et critique sociale, Jo Cormier appartient visiblement à ceux pour qui l’humour ne sert pas qu’à détourner de l’essentiel. « Je suis un enfant du Dr Mobilo Aquafest », confie-t-il en évoquant les fondateurs de ce jeune festival d’humour différent (Adib Alkhalidey, Virginie Fortin, Guillaume Wagner, Sèxe Illégal), des figures qui auront contribué au cours de la dernière décennie à transformer (pour le mieux) un écosystème humoristique longtemps pris dans l’étau d’un certain conformisme marchand.

« Ce que je trouve rigolo, c’est qu’au Québec, les humoristes, on est devenus des pop stars, alors que partout ailleurs dans le monde, ce sont des gens qui vilipendent leur société », note celui qui a été refusé pas moins de trois fois à l’École nationale de l’humour. « Les humoristes devraient être les pourfendeurs d’une certaine vérité. »

L’humoriste du futur

Dans son costume d’« humoriste du futur », un titre qu’il s’est arrogé non pas pour se péter les bretelles mais parce que son alter ego peut voyager dans le temps, Jo Cormier hurlait sur le tapis rouge du gala Les Olivier en décembre dernier « être venu voir les vestiges du passé ». Est-ce dire que le gala incarne à ses yeux le passé de l’humour québécois ?

« Ça, c’est ta lecture du message », répond-il, comme s’il refusait, même en entrevue, de dépouiller ses propres opinions du vernis de folie dont il les recouvre habituellement. « Disons que c’est ma perception mise à travers un personnage, parce que les personnages offrent une plus grande latitude. Ça m’a étonné que les gens louent mon cran, alors que c’est une joke et que c’est ça que les gens qui vont aux Olivier font dans la vie, des jokes ! Mon objectif, c’est de pouvoir rire de tout librement et c’est sûr que je vais en rire des Olivier, des trophées. Ce n’est rien contre mon milieu. C’est le fun qu’on se rassemble, mais on n’accorde pas tous la même importance aux mentions et aux distinctions. »

Jo Cormier dit rêver d’un monde de l’humour aussi « émancipé » des considérations commerciales que celui de la musique, « où 2Frères peut gagner le prix de la chanson de l’année et Philippe Brach celui de la révélation de l’année ». « Il y a des chansons originales et il y a des refrains qu’on entend plus souvent », poursuit-il en filant la métaphore. « Moi, j’ai envie d’offrir un air qu’on entend moins et présentement, je suis loin d’être le seul à vouloir ça et c’est tant mieux. Je suis ouvert à ce qu’il y ait 120 festivals d’humour au Québec, pour peu que ça fasse fleurir le milieu. »

Et qu’est-ce qu’un milieu florissant ? « C’est un milieu dans lequel l’ensemble du public pourrait se reconnaître et qui pourrait convertir ceux qui ont délaissé l’humour parce qu’ils n’aimaient pas ce qu’en montre la télé. Un milieu où toutes les voix pourraient être entendues. Plein d’humoristes rêvent de faire le million, mais moi, si je ne fais que 25 000 $ par année, tu sais ce qui va m’arriver de pire ? J’en aurai juste pas de chalet. Je ne serai juste pas un vrai Blanc. »

Quelques autres spectacles à voir au MiniFest

« Le 19e plus gros festival d’humour à Montréal », proclame le site Web du MiniFest, un événement aussi chaleureux et (parfois) déconcertant que la Plaza Saint-Hubert où il se déroule. La troisième édition de ce petit festival d’humour alternatif sera celle de toutes les joyeuses ruptures de ton, si l’on en croit du moins l’horaire de Coco Béliveau, qui animera le Disney Comédie Show, après avoir amorcé la semaine en tenant la barre d’une soirée de fanfictions érotiques, en plus d’offrir son spectacle solo dans un autobus. Léa Stréliski et Colin Boudrias partageront quant à eux l’affiche de Sans sarcasme ni ironie, un titre forcément ironique, alors que Les Brutes, Lili Boisvert et Judith Lussier, semblent nourrir d’ambitieux projets. Comment décrire autrement une soirée baptisée À bas le patriarcat et les autres affaires pas chill ? Programmation complète au http://www.festivalminifest.com

Crowbar de Jo Cormier

Le 28 juin à 22h au Medley Simple Malt, à l'occasion du MiniFest. Le 22 juillet à 20h30 aux Katacombes, à l'occasion du Zoofest.