«L’Osstidcho», c’était quand au juste?

Louise Forestier, Yvon Deschamps, Mouffe et Robert Charlebois était réunis au Quat'Sous pour l'occasion.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Louise Forestier, Yvon Deschamps, Mouffe et Robert Charlebois était réunis au Quat'Sous pour l'occasion.

Réunis au Quat’Sous, Mouffe, Yvon Deschamps, Robert Charlebois et Louise Forestier évoquent leur happening théâtral, psychédélique et mythique. Choc des souvenirs variables, folie intacte.

C’était quand, finalement, la première de L’Osstidcho ? Le 21 mai 1968 ? Le 26 ? Le 28 ? Depuis une semaine, la réponse varie, selon les sources, les archives et les souvenirs. Les trois dates tournent et tournent, comme dans un manège fou.

C’est le moment où jamais de trancher, puisqu’ils sont là. Mouffe, Yvon Deschamps, Louise Forestier, Robert Charlebois. Les quatre de L’Osstidcho. Réunis au Quat’Sous pour parler aux médias écrits, à l’occasion des 50 ans de l’événement. Là où le mythique et révolutionnaire spectacle fut d’abord présenté. Évidemment, les protagonistes ne sont pas trop sûrs non plus. Louise Forestier décrit le flou artistique d’une discussion préalable entre eux : « La première ? Le 31. Ben non ! Le 23. » Au moins s’entend-on sur le mois, l’année, le siècle. Mouffe a une proposition qui tient la route : « J’ai compris la différence des dates. On est entrés au théâtre le 21, pour répéter et monter. Ça a pris l’affiche le 28. » Elle relativise sa déduction : « J’avais dit que l’échafaudage était noir, il était blanc… » Robert en pousse une à la Charlebois : « T’as la mémoire des dates, t’as pas la mémoire des couleurs… »

Ça rit fort. Les éclats de Louise percent le plafond. Qui n’est pas le plafond d’époque. Le grillage de fer forgé à l’entrée, oui. Le mur de pierres, oui. Les fauteuils antiques de cuir rouge et beau bois patiné aussi : Yvon rappelle qu’ils viennent de lui, qu’il les avait prêtés au Quat’Sous… à long terme. Ça fait drôle de les voir ensemble, les quatre, dans ces fauteuils. La disposition des deux filles et des deux gars de L’Osstidcho — la parité, en 1968 ! — est parlante : Mouffe, Yvon et Louise se sont collés serrés, alors que Robert occupe le plus grand fauteuil à lui tout seul. Comme on dit, il en mène large.

Le mystère élucidé

Il prend aussi le plancher. À lui la narration principale, comprend-on. « Comment ça se fait que nous nous sommes retrouvés les quatre ici il y a 50 ans ? Il y a un mystère. Je dis : merci Michel Tremblay, parce que Les belles-soeurs étaient ou pas prêtes ou trop chères. Yvon [qui avait été l’un des fondateurs du Quat’Sous, que dirigera Paul Buissonneau] me disait : on a un trou de trois semaines, as-tu des chums qui sont capables de monter quelque chose rapidement ? » Yvon, tout doucement, complète : « C’est arrivé pour une simple raison. J’ai fait faillite en février 1968, avec les restaurants et la boîte à chansons avec Clémence [DesRochers]. Les derniers qui ont joué à la Boîte à Clémence, c’est Mouffe avec Robert et Jean-Guy Moreau, la revue Terre des bums. Je me suis retrouvé ici au Quat’Sous avec Paul. Robert avait été en Californie et nous jouait ses nouvelles chansons… »

Robert l’interrompt : « C’est une question de synchronicité, et c’est la loi des 10 000 heures. » Règle selon laquelle il faut 10 000 heures pour atteindre l’excellence, selon le dictionnaire. Yvon rigole : « Vas-y, Robert ! » Qui continue : « Quand les 10 000 heures sont passées, faut être prêt… On avait eu nos années d’École nationale [de théâtre], t’avais accompagné Léveillée et t’avais eu tes boîtes à chansons, Louise faisait ses shows… » Louise, nommée, s’insère dans le discours : « Oui, on était prêts. On savait c’était quoi, une scène. »

Personne n’était prêt à l’expérience de L’Osstidcho, cependant. Ni eux, ni le public, ni Buissonneau. Avec le Quatuor du jazz libre du Québec dans l’affaire, et les chansons psychédéliques de Charlebois et Forestier — California, From Santa To America, CPR Blues, La marche du président (texte Vigneault) et l’hymne en devenir Lindberg (sans h, texte Péloquin) —, ça ne pouvait pas être ordinaire. Pourtant, visuellement, ça n’allait pas être un lightshow comme au Fillmore de San Francisco, et personne ne s’habillerait comme Jimi Hendrix au festival pop de Monterey, flambant et multicolore l’année d’avant. Ça se présentait comme une revue musicale, à la manière des autres revues que Mouffe et Robert avaient montées avec leur cher (et regretté) Jean-Guy Moreau : Yéyés versus chansonniers dès 1965, Terre des bums en 1967. De fait, les quatre de L’Osstidcho se montrèrent en costumes blancs fort sages, avec leur version certes extrême de l’habituelle mise en scène des revues : chansons et saynètes humoristiques.

La détonation

« Avec les costumes, on devait avoir des parapluies et des choréraphies, mais nous autres, on voulait pas faire une parodie des Parapluies de Sherbrooke… » C’est ce qui, fondamentalement, distingue L’Osstidcho, qui détermine le point de bascule, l’avant et l’après pour toute une génération : l’habillage a gardé l’esprit des revues, mais la satire a pris le bord. Finie la distance ironique. Révolution dans le contenu, plus que dans le contenant, mais révolution vraiment. « L’événement, là, c’était nous autres », s’exclame Louise.

Chansons en joual exacerbé, musiques psychédéliques pas loin de la musique contemporaine (« le Jazz libre voulait “blower” free, comme Archie Shepp », évoque Robert), premier véritable monologue d’Yvon pour rire jaune à propos des ouvriers exploités et d’un « peuple qui a un mouton comme symbole », extrait du discours « I have a dream » de Martin Luther King assassiné un mois et demi plus tôt, détonation de fusil, finale apocalyptique bien-nommée : La fin du monde. Le tout composant une sorte d’histoire « à la Alice’s Restaurant d’Arlo Guthrie », précise Mouffe. Les costumes blancs étaient des pages blanches. À colorer.

La réaction du public fut assez violemment polarisée : la salle était pleine de spectateurs de théâtre, au départ. Robert, fièrement, rappelle que « Buissonneau essayait de retenir les gens qui voulaient partir à l’entracte parce qu’on jouait trop fort ! ». Yvon sourit. « Ça pouvait pas être si fort que ça, on avait un 65-watts… » Robert a néanmoins raison : pas si fort en volume, c’était tonitruant d’audaces et de bruits jamais entendus chez nous hors du New Penelope et de lieux d’initiés. « Ceux qui sont restés sont revenus le lendemain », disent les quatre à l’unisson. Rare unanimité.

En septembre, L’Ossticho Kingsize grossissait l’affaire à la Comédie-Canadienne, mais L’Osstidcho meurt à la salle Wilfrid-Pelletier de la PdA en janvier 1969, avec un « corps de majorettes qui traversait la scène en jouant le Ô Canada», ce qui constituait l’apothéose. L’album Robert Charlebois-Louise Forestier est en magasin, la chanson Lindberg en tête du palmarès populaire ET rock souterrain, Yvon Deschamps va lancer Les unions qu’ossa donne sur disque. Jean-Pierre Ferland pleure à la sortie du spectacle : la gestation de Jaune vient de commencer. Rien ne sera plus jamais pareil.