Le retrait de la vente du Chagall assumé par un donateur

Après avoir semé un tollé, le Musée des beaux-arts du Canada a décidé de conserver le tableau «La tour Eiffel» de Chagall.
Photo: iStock Après avoir semé un tollé, le Musée des beaux-arts du Canada a décidé de conserver le tableau «La tour Eiffel» de Chagall.

Faut-il rouvrir la Loi sur les musées, instaurée en 1990, afin de mieux encadrer les aliénations d’oeuvres d’art — ces sorties ou ventes d’oeuvres d’une collection de musée ? La question était posée hier par lettre ouverte par un spécialiste juridique de l’art, et ce, au moment où le dossier de la vente ratée de la toile La tour Eiffel (1929) de Chagall par le Musée des beaux-arts du Canada (MBAC) rebondissait à nouveau. Un donateur, apprenait-on en lisant entre les lignes, assumerait les frais de retrait du contrat de Christie’s. Des frais que le musée se refuse à dévoiler.

En matinée jeudi, le MBAC et la maison d’enchères Christie’s ont fait une déclaration commune laconique. « Après avoir revu les termes de leur contrat, le MBAC et Christie’s confirment que La tour Eiffel de Marc Chagall sera retirée de la vente, et cela d’un commun accord », ont indiqué les deux organismes. « Une entente financière à la satisfaction des deux parties a été conclue, qui n’engage pas de frais pour le Musée. Nous travaillons maintenant ensemble à préparer le retour du tableau au Musée. Les deux parties se réjouissent à la perspective de poursuivre la collaboration qu’elles entretiennent de longue date. »

Quelle peut-être la satisfaction de Christie’s dans cette entente ? À cette question du Devoir, le MBAC a précisé qu’il « ne sera pas touché par l’annulation de la vente. Un généreux donateur, qui veut garder l’anonymat, a demandé à ce que les termes de cette entente demeurent confidentiels. »

Si un donateur intervient, c’est que la transaction avec Christie’s ne s’est pas faite sans frais ? « Sans frais pour le Musée », a rétorqué, sans plus, ce dernier.

Plus tôt dans la journée, aux demandes de détails du Devoir, le MBAC avait précisé que « les conditions particulières du contrat du Musée avec Christie’s, y compris les dispositions relatives aux pénalités, contiennent des renseignements confidentiels qui, en vertu de la Loi sur l’accès à l’information, ne peuvent être divulgués. » Une réponse qui porte à croire que le public n’aura pas accès au coût de l’aliénation manquée du Chagall.

Simon Ross, attaché de presse de Mélanie Joly à Patrimoine canadien, a réagi en reprenant simplement la position antérieure du cabinet face à ce dossier. « Il y a des décennies, la décision a été prise de ne pas politiser l’art ou son évaluation », a-t-il indiqué au Devoir. « La Loi sur les musées autorise clairement le Musée à gérer sa collection de manière indépendante. Cela dit, nous sommes heureux que ces deux oeuvres majeures demeurent au pays. »

Lorsqu'un des musées nationaux se départ d'une oeuvre, ne devrait-il pas la céder à un autre musée au Canada ?

 

Parlant de la Loi…

Ce rebond survenait le jour même où Alexander Herman, directeur adjoint au Institute of Art Law (Institut de l’art et de la loi) au Royaume-Uni, proposait par une lettre ouverte (en anglais) envoyée à la ministre du Patrimoine canadien, Mélanie Joly, et à quelques médias du pays de modifier la Loi sur les musées de 1990. Le spécialiste y suggère deux modifications législatives, afin « d’éviter à l’avenir d’autres scénarios controversés » comme celui de ce qu’on peut désormais nommer le « dossier Chagall ».

L’homme de loi d’origine canadienne estime qu’une faille dans la structure de la Loi sur les musées permet aux conseils d’administration des musées nationaux de gérer certaines pièces de leur collection comme des valeurs purement financières.

« Une façon de faire qui semble répugnante dans la gestion d’une collection nationale majeure », écrit-il en anglais. « Ce n’est pas pour rien que les Français parlent, eux, d’inaliénabilité de leur collection nationale — elle appartient à tous, au peuple, après tout. »

M. Herman suggère ainsi que la Loi sur les musées limite la possibilité d’aliénation aux artefacts et oeuvres qui ne cadrent pas dans la collection nationale, selon l’avis des conseils d’administration des musées nationaux.

Deuxièmement, le directeur adjoint propose que toute décision d’aliénation soit approuvée par le ministre du Patrimoine canadien. Ce petit changement garantirait surtout une transparence, une circulation de l’information, car Patrimoine canadien pourrait rendre publics sur son site Internet les dossiers d’oeuvre en cours d’aliénation. Car une des grandes failles du MBAC dans sa gestion de l’aliénation ratée du Chagall, remarque M. Herman, est le manque de transparence dont le musée a fait preuve.

En contre-exemple positif, le spécialiste nomme le musée national de Grande-Bretagne, qui ne peut, par la loi, vendre quelque pièce que ce soit de sa collection. Ou encore, la loi australienne, qui permet depuis 1975 au musée national de se défaire des oeuvres incohérentes (unfit ou not required), mais seulement sur approbation du ministère responsable.

1975
La loi australienne permet au musée national de se défaire des œuvres incohérentes depuis cette date

Rouvrir la Loi ?

Le sénateur Serge Joyal, lui-même collectionneur et gestionnaire de grandes collections d’art du pays, estime qu’il serait en effet temps d’avoir un débat sur l’aliénation des oeuvres muséales. « Lorsqu’un des musées nationaux se départ d’une oeuvre, ne devrait-il pas la céder à un autre musée au Canada ? » se demande-t-il. Le sénateur avance, dans la foulée, qu’il serait temps de rouvrir la Loi sur les musées. « Je crois que l’importance que les musées ont prise dans la vie culturelle canadienne nécessite qu’on fasse le point sur l’état des musées, leur évolution, leurs manières d’aborder la conservation et l’accessibilité, leurs politiques d’acquisition et sur leurs manières de disposer des oeuvres. Je pense qu’on est arrivé là. Le concept des musées a tellement évolué : je passe une partie de ma vie là, et ce qu’était un musée il y a quarante ans s’est complètement transformé. Ça n’a plus rien à voir. »

De son côté, le titulaire de la Chaire de recherche Musées, gouvernance et droit culturel à l’UQAM, Yves Bergeron, considère qu’il faudrait aller plus loin que les suggestions de M. Herman, qui ne concerneraient finalement que les musées nationaux, soit quatre musées au pays. « Je pense que Patrimoine devrait adopter une règle plus large et générale, avec un comité pour des aliénations significatives, un peu comme une commission parlementaire qui établirait une vraie transparence. C’est sûr que la Loi sur les musées fédérale ne concerne que les musées nationaux, et ça laisse un grand vide, poursuit le spécialiste. Parce que dans les grandes collections nationales, il y a aussi celles de Parcs Canada, aussi importantes, qui ne sont pas couvertes par la Loi. »

Le muséologue se demandait aussi pourquoi M. Herman avait envoyé sa lettre aux médias en même temps qu’à Patrimoine canadien, mettant ce dernier sous pression, au lieu d’engager la discussion d’abord avec la ministre.

Questionné sur sa réaction à la missive, Patrimoine canadien n’avait pas répondu au Devoir au moment d’écrire ces lignes.