Dominique Pétrin, la femme de la chambre no 4

L’artiste multidisciplinaire montréalaise Dominique Pétrin
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir L’artiste multidisciplinaire montréalaise Dominique Pétrin

C’est une tâche tout aussi monumentale qu’inhabituelle que celle de tenir le monde loin de sa personne. Surtout lorsqu’on fait aussi parler de soi à chacune de ses interventions. C’est le paradoxe qui trace les contours de l’anonyme silhouette du Britannique Banksy, dont la plus récente création, le Walled Off Hotel, à Bethléem, a été dévoilée vendredi dernier.

Alors que sept des neuf chambres de l’établissement trois étoiles, où l’on peut réellement dormir, ont été conçues par Banksy, et que l’une d’entre elles s’avère le fruit du travail de l’artiste palestinien Sami Musa, la chambre numéro 4 a quant à elle été créée par l’artiste multidisciplinaire montréalaise Dominique Pétrin, qui y a résidé, enfermée, pendant plus de trois semaines pour monter son installation.

Bénéficiant de la « pire vue que l’on puisse avoir d’un hôtel », selon le créateur, l’édifice, qui jouxte le mur érigé par Israël durant la seconde intifada, se veut, au-delà du commentaire sur le conflit israélo-palestinien et le 100e anniversaire de la Déclaration Balfour, une occasion de stimuler l’économie locale.

L'hôtel se situe en Terre sainte. C'est un peu comme si j'avais reçu un appel divin sur mon walkie-talkie.

De retour en ville depuis deux jours, Dominique Pétrin travaille déjà avec les chorégraphes Andrew Tay et Stephen Thompson sur Make Banana Cry, un spectacle de danse performative qui sera présenté au Montréal, arts interculturels, du 6 au 8 avril prochains.

Dans un grand rire en cascade, qui trahit le décalage horaire et les limites de ce qu’il lui est permis de révéler à propos du projet, elle explique : « Ce sont des circonstances particulières. L’hôtel se situe en Terre sainte. C’est un peu comme si j’avais reçu un appel divin sur mon walkie-talkie. »

Seule artiste internationale à avoir été invitée (jusqu’à maintenant) à concevoir une chambre dans cet hôtel, l’ancienne membre du trio « rock pétrochimique » Les Georges Leningrad a pris part à une expérience qui frôle le confinement solitaire. « J’ai monté et imprimé l’installation ici, en secret, sans connaître le contexte politique dans lequel elle serait utilisée. Le seul indice qu’on m’a fourni était l’idée d’une colonie britannique. »

Une semaine seulement avant son départ, on lui a révélé qu’elle s’embarquait pour la Palestine. Premier constat : la complexité de la situation géopolitique. « Pour aller sur place, il faut atterrir à Tel-Aviv. Tu dois avoir une espèce d’alibi pour te rendre en Palestine. Dans la plupart des cas, les gens ne mentionnent tout simplement pas qu’ils y vont, parce que ça devient extrêmement délicat. »

Arrivée à Tel-Aviv, elle a dû trouver un taxi autorisé à traverser de l’autre côté. À l’entrée de la « zone A » — qui comprend Bethléem ainsi que les six autres villes palestiniennes principales de Cisjordanie —, il a fallu sauter dans un autre taxi, palestinien cette fois, pour se rendre à destination. « Effectuer le voyage est en soi très politique. Tu te rends compte de la complexité de la situation et de l’oppression quotidienne. Tous les contrôles, le mobilier militaire, les fusils, les caméras, les barbelés… »

Huis clos hôtelier

Elle est demeurée trois semaines et demie enfermée dans l’hôtel, afin de préserver l’anonymat du projet. « Pour la première fois en un mois, hier, j’ai acheté de la nourriture », échappe-t-elle, encore étonnée par les moindres faits anodins de la vie hors des murs de cette chambre numéro 4.

Cela faisait-il partie de l’expérience ? « Je ne sais pas. Mais je sais que ça a complètement changé ma perception. J’ai passé sept ans de ma vie en tournée avec un groupe, à dormir sur des planchers. Mais là, c’était complètement différent. C’était difficile », explique l’artiste, qui n’a pu s’aventurer dans les rues du quartier qu’en pleine nuit.

À ses yeux, le montage de son installation, expédiée dans une caisse, tenait presque du miracle. Le genre de moment où une artiste prend conscience des affinités qu’elle partage avec un autre. Pour réaliser ce projet, celle qui a transformé en 2013 l’extérieur du métro Beaudry en oeuvre d’art, à grand renfort de papier sérigraphié très coloré, a puisé dans l’histoire de l’ornement et des tapisseries coloniales britanniques. « J’ai réalisé que, même dans la décoration moderne, plein d’éléments rappellent la décoration coloniale. »

Photo: Dominique Pétrin La chambre numéro 4, une création de l'artiste Dominique Pétrin pour Banksy à Bethléem

Aux faux cadres ornant sa tapisserie se sont greffés des éléments en phase avec le thème imposé. « J’ai inséré des drones parmi les oiseaux, j’ai donné des selfie sticks aux chiens et j’ai placé des produits dérivés du colonialisme. » Tout ce qu’on associe à l’industrie du bien-être et de la performance, assure-t-elle. Un travail qui, comparativement à sa pratique habituelle, s’avère peut-être moins psychédélique, mais porte néanmoins la même surcharge d’information. Le résultat définitif en voit sa force décuplée : une représentation coloniale sur le point de tourner au vinaigre.

Pied de nez ou dialogue ?

Sur place le soir de l’ouverture du Walled Off, Pétrin explique que la foule présente était surtout constituée de dignitaires et d’amis des propriétaires. « Il faut dire que l’hôtel est un projet de Banksy, mais qu’il est entièrement géré et opéré par des Palestiniens. C’est une initiative qui se veut un moteur pour l’économie. »

Engagés au cours des quelques jours qui ont précédé l’ouverture du Walled Off, les employés de l’hôtel ont donc eu une surprise de taille, le 3 mars, lors du dévoilement de l’enseigne extérieure. « Pratiquement personne n’était au courant du projet. Ça a été le choc total. C’était hilarant, magique. »

La postérité et, surtout, la prospérité du lieu dépendront de bien des facteurs, selon la créatrice. « La manière dont il va prendre vie va dépendre de la suite des choses et des gens qui vont y aller. » Des lits de camp dans une cellule sont disponibles, pour quelque 30 $ la nuitée. Ainsi qu’une suite présidentielle…

N’osant pas se prononcer au sujet du type de tourisme que ce pied de nez au mur stimulera, l’artiste souligne que l’hôtel, qui héberge aussi un musée dédié à l’histoire du mur et une galerie d’art, va apporter beaucoup d’attention médiatique et générer un développement économique certain. « C’est un endroit qui se veut avant tout un lieu de dialogue », assure-t-elle.