Serge Reggiani à Wilfrid-Pelletier - Au diable la péremption

C'était le même récital qu'aux FrancoFolies de Spa, un public tout aussi ému et soulevé, la même chanson finale chantée deux fois, mais c'était pourtant différent. Différent parce que Serge Reggiani était hier à la salle Wilfrid-Pelletier de la PdA de deux semaines plus vieux. Cela voulait dire que le récital de Spa n'avait pas été le dernier, et que jusqu'au prochain, c'est celui de Montréal qui l'était. Quand on a 81 ans, deux mois et une semaine, c'est ainsi que ça se calcule: une victoire sur la péremption à la fois. «Combien de temps? Combien de temps encore?»

Et comme à Spa, ça n'a pas été tout seul. Il a fallu cette fois aussi deux, trois chansons à Reggiani pour relancer la machine. Deux, trois chansons d'effort pur. L'Italien, chanson d'entrée, en souffrait forcément, première au front: c'est là que le chanteur et le vieil homme se sont battus avec le plus d'acharnement, souc à la corde entre deux forces contraires, continuer ou renoncer. Reggiani toussait, se raclait la gorge, accrochait le micro. Pendant un moment, le combat semblait perdu. Le texte de L'Homme-fossible était tout mâchouillé, le dentier claquait dans Ma fille, et on était un peu soulagés que sa fille Carine prenne le relai. Et puis Reggiani a entonné Ma liberté et sa voix était formidablement claire, forte: ça y était, le chanteur avait gagné. Reggiani a récité sur son élan Le Dormeur du val de Rimbaud, en prologue au Déserteur. Immense, Le Déserteur. Reggiani porté par les textes, Reggiani portant les textes, on ne savait plus, on savait seulement que Reggiani n'avait plus d'âge, seulement de l'âme. L'ovation debout était d'une ferveur conséquente. Il y en aura eu d'autres.

Reggiani a chanté avec vigueur et intensité Je peins ma vie, La Putain, et puis La Java des bombes atomiques l'a essouflé, trop ambitieuse. Il suffirait de presque rien était émouvante mais expédiée, l'orchestre pédalait, pédalait. Le vieil homme reprenait ses droits sur le chanteur. Et Reggiani a chanté les premiers mots de Sarah... en italien, a stoppé net, s'en est étonné un instant, a recommencé la chanson en français, et l'épreuve l'a remis en selle. La version était superbe, le chanteur était souverain, timbre retrouvé, phrasé tout en souplesse. Jusqu'au rappel, le récital aura été ainsi un combat, jamais gagné d'avance, chaque chanson réussie (L'Absence, Édith) répoussant l'échéance. Quand Reggiani est arrivé au bout, on l'a applaudi comme si on avait fait la guerre avec lui. L'ennemi était vaincu. La mort pouvait aller se faire voir ailleurs. Au diable.