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    Les archéologues acoustiques

    Les échos, ces révélateurs de secrets préhistoriques

    17 juillet 2017 |Virginie Nussbaum - Le Temps | Science et technologie
    Les animaux détaillés dessinés sur les murs de la grotte Chauvet fascinent encore les curieux et les chercheurs, mais nul ne pensait que ceux-ci avaient un pouvoir sonore.
    Photo: Jeff Pachoud Agence France-Presse Les animaux détaillés dessinés sur les murs de la grotte Chauvet fascinent encore les curieux et les chercheurs, mais nul ne pensait que ceux-ci avaient un pouvoir sonore.

    L’archéo-acoustique, discipline qui s’intéresse aux résonances de lieux archéologiques, permet des découvertes majeures, expliquant notamment la présence de peintures rupestres vieilles de 5000 ans.


    À l’image des taureaux de Lascaux et de leurs charbonneuses volutes, ou du grand ours vermillon qui habite la grotte Chauvet, les peintures rupestres continuent de fasciner le grand public et d’obséder les archéologues. Aujourd’hui encore, ils sont nombreux à vouloir percer le secret de ces empreintes d’histoire en les auscultant de près, décryptant leurs formes, leurs couleurs, mais aussi… en les écoutant.

     

    Parmi eux, il y a Margarita Díaz-Andreu, professeure à l’Institution catalane de recherche et études avancées (ICREA) et son équipe, dont les recherches sur la falaise de Baume Brune, dans le Vaucluse, ont été publiées fin juin. Cette paroi rocheuse, qui s’étend sur un kilomètre, est creusée par plus de 40 cavités naturelles dont une dizaine abrite des peintures vieilles de 5000 ans. Un paysage de pierre majestueux que la chercheuse a truffé de micros, afin d’en capter les échos. L’objectif de son projet, soutenu par des fonds européens : explorer le lien entre l’acoustique du lieu et ses mystérieux graffitis.

     

    Des oreilles fines

     

    Le son étant par essence insaisissable, Margarita Díaz-Andreu et ses collègues ont dû développer une technique rigoureuse pour le capturer. À l’extérieur de chaque abri rocheux, on fait éclater un ballon, le claquement venant se répercuter dans la niche. Un ensemble de microphones enregistre alors l’intensité de l’écho tandis qu’une caméra 360° retrace son chemin, telle une bulle se déplaçant dans l’espace.

     

    Après plusieurs mois d’analyse, les résultats sont sans équivoque : les cavités décorées sont celles qui produisent l’écho le plus puissant. Et ce n’est pas tout. L’emplacement des peintures correspond à l’endroit précis où le son vient percuter la roche.

     

    Ainsi, les communautés néolithiques avaient l’oreille fine. Mais que pouvait bien signifier la résonance pour ces chasseurs-cueilleurs du sud-est de la France ? « Ils croyaient vraisemblablement que des esprits résidaient dans la pierre, répond Margarita Díaz-Andreu. L’écho représentait donc leurs voix, et les cavités des lieux sacrés où se déroulaient des cérémonies spirituelles, voire, selon certains anthropologues, des portails par lesquels l’esprit pénétrait dans la montagne. »

     

    Tambour en main

     

    Donnée invisible au premier abord, l’acoustique devient ici centrale pour comprendre les activités sociales et religieuses de la préhistoire. Une prédominance de la résonance que l’on retrouve d’ailleurs au fil des siècles. « Dans les églises gothiques, le chant des moines résonnait aussi de manière particulière. Tout comme dans nos cathédrales, faites pour que les notes de l’orgue y tourbillonnent. Inconsciemment, ces sonorités nous ont toujours inspiré de la piété », analyse la chercheuse.

     

    Si les peintures de la Baume Brune prennent des formes abstraites ou arborescentes, l’importance du son est parfois plus clairement représentée encore dans l’art rupestre. Comme en Finlande, sur le site de Värikallio où Riita Rainio, spécialiste en archéologie musicale de l’Université d’Helsinki, a également laissé traîner ses oreilles et décortiqué les échos, entre 2013 et 2015.

     

    Sur cette paroi abrupte surplombant trois lacs, les traits ancestraux font naître bateaux, élans, mais aussi silhouettes humaines, dont l’une tient un objet rond dans la main. Il pourrait s’agir d’un tambour, utilisé pour produire un rythme monocorde et régulier se réverbérant contre la falaise. « Le son de cet instrument est court, sec et particulièrement bien repris par l’écho. Cela donne réellement l’impression que l’on dialogue avec la pierre », indique Riita Rainio, dont les conclusions acoustiques rejoignent celles de ses homologues espagnols.

     

    Cette fouille par le son, qui apporte aux chercheurs des enseignements tangibles sur le passé, a son nom : l’archéo-acoustique. Une branche multidisciplinaire encore peu enseignée en Suisse, mais qui se popularise au-delà de nos frontières. « Outre la manière dont les hommes chassaient et survivaient, nous nous intéressons de plus en plus à leur perception sensorielle du monde », constate Riita Rainio.

     

    Bien que le terme ne soit vraiment apparu qu’en 2003, à l’occasion de la première réunion scientifique sur le sujet organisé à l’Université de Cambridge, l’archéo-acoustique fait ses débuts dès les années 1980, alors que le Français Iégor Reznikoff se plonge dans l’univers sonore des grottes en Ariège.

     

    Depuis, d’autres se sont mis au diapason en sondant de multiples sites, à l’instar du célèbre Stonehenge, où l’on dit des monolithes qu’ils ont été conçus légèrement concaves de manière à réfléchir le son. Mais il ne s’agit pas uniquement de pierres brutes. « Les Romains ont construit le Colisée de façon à ce que les cris de la foule en ressortent amplifiés », souligne Linda Eneix, présidente de la fondation américaine OTS qui soutient les recherches archéo-acoustiques, auxquelles elle consacrera notamment une conférence internationale en octobre.

     

    Linda Eneix plaide même pour une collaboration avec des neurophysiologistes, afin de comprendre la manière dont les sons ont influencé le développement du cerveau humain. « Aujourd’hui, nous vivons dans un monde de bruit permanent. Mais le passé, lui, est tout sauf silencieux. »













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