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    CHSLD

    Recourir au socio-financement pour se laver

    26 mai 2016 | Isabelle Porter à Québec | Santé
    François Marcotte dans sa chambre du Centre d'hébergement du Boisé, à Québec
    Photo: Francis Vachon Le Devoir François Marcotte dans sa chambre du Centre d'hébergement du Boisé, à Québec

    L’insuffisance des services offerts en CHSLD a poussé un usager de Québec à lancer une campagne de socio-financement sur Internet pour se payer des douches supplémentaires. Son établissement lui en offre seulement une par semaine.

     

    Le 17 mai, François Marcotte a publié une annonce sur la plateforme « Gofundme » intitulée « Douches et kilomètres ». Sa campagne vise notamment à récolter 5200 $ pour engager une personne qui lui permettra de prendre trois douches par semaine.

     

    La somme vise à payer une ressource 100 $ par semaine. « Elle me lève, m’assoit dans une chaise spécialisée, m’amène sous la douche, ensuite me couche sur le lit, commence parfois à m’habiller. Au total, il lui faut 6 heures de travail. La douche me rafraîchit, apaise mon corps », explique M. Marcotte.

     

    François a 43 ans et souffre de sclérose en plaques. Il a reçu son diagnostic à l’âge de 22 ans pendant ses études de géographie à l’université. Comme il le dit lui-même, il est « prisonnier de son corps ». Il se déplace dans un fauteuil roulant qu’il actionne avec sa joue et le côté de sa tête. Pour écrire à l’ordinateur, il recourt à un outil de reconnaissance vocale.

     

    Donner un répit à sa mère

     

    Pendant 14 ans, sa mère a pris soin de lui à la maison jusqu’à son entrée au Centre d’hébergement du Boisé, à Québec, l’an dernier. S’il a lancé cette campagne, c’est notamment pour la ménager, explique-t-il.

     

    « Nous avons dû adapter la maison à mon handicap. L’aide financière de l’État québécois était insuffisante, ma mère s’est donc endettée énormément, raconte-t-il. Par amour, elle a sacrifié sa retraite pour moi, par amour pour ma mère, maintenant âgée de 73 ans, j’ai accepté d’aller vivre dans un centre d’hébergement en 2015. Je lui ai dit : “ Maman, tu peux maintenant te reposer. ” Je dis souvent que je dois deux fois ma vie à ma mère. »

     

    Actuellement, une amie vient le laver aux frais de ses parents. Mais avec les 200 $ qu’il reçoit de l’aide sociale, il n’a pas les moyens de se payer ses services. « Je n’arrive pas. Je n’ai pas les mêmes besoins que les personnes âgées. Moi je sors, j’ai l’Internet ; le fun, ça se paye. »

     

    François n’est pas le premier résident de CHSLD à chercher de l’aide sur le Web. Il y a trois semaines, un handicapé vivant dans un établissement de l’arrondissement de Beauport à Québec a mis une annonce sur la plateforme Kijiji parce qu’il avait besoin de quelqu’un pour l’aider à manger. Il offrait 10 $ l’heure, chaque soir.

     

    Le Devoir a cherché en vain à joindre cet homme lors de la parution de l’annonce. Mercredi, elle ne figurait plus sur la plateforme.

    Photo: Francis Vachon Le Devoir
     

    L’hygiène au cas par cas

     

    Ces appels à l’aide se manifestent un an après la controverse suscitée par ce qu’on avait appelé le « marché noir des bains ». En avril 2015, la Coalition avenir Québec avait révélé que dans certains CHSLD, des employés se faisaient payer au noir pour offrir un bain ou une douche supplémentaires aux résidents.

     

    Vérification faite au ministère, il n’existe toujours pas de norme sur le nombre de bains offerts aux résidents des CHSLD. Leur nombre varie « selon les besoins spécifiques » des personnes à la suite d’une « évaluation », explique la porte-parole Noémie Vanheuverzwijn. Le ministère, ajoute-t-elle, a par ailleurs entrepris, l’été dernier, une « mise à jour » des services offerts en CHSLD et les soins d’hygiène sont abordés.

     

    Du côté du centre où François habite, le directeur Stéphane Pichette reconnaît qu’une seule douche est offerte par semaine. Il ajoute toutefois qu’on offre « un bain partiel » aux résidents tous les jours d’une durée d’une heure. Ce bain consiste à nettoyer à la débarbouillette « les endroits du corps les plus à risque d’humidité », les aisselles par exemple. Les pieds par contre ne sont pas nettoyés, concède-t-il. En entrevue, François explique qu’il en a fait la demande mais que ça a été refusé.

     

    À 43 ans, il est le plus jeune de tous les pensionnaires de l’établissement, dont l’âge moyen dépasse les 80 ans. « Les besoins d’un homme de 43 ans ne sont pas les mêmes que ceux d’un homme ou une femme de 80 ans, plaide-t-il. On refuse de me laver le dos, mais moi, j’ai chaud. J’ai une vie active malgré mon handicap. »

     

    Parce qu’il est un « solitaire », l’ambiance souvent déprimante des lieux ne l’atteint pas trop, mais il ne dirait pas non à une formule différente. « Ce n’est pas facile », a-t-il laissé tomber lors de notre visite alors qu’une vieille dame hurlait dans la chambre voisine.

     

    François n’a d’ailleurs que de bonnes choses à dire sur les préposés aux bénéficiaires qui s’occupent de lui. « C’est eux qui tiennent ça debout », dit-il en parlant du Centre. À notre sortie du bâtiment, une employée essayait de montrer à danser à une vieille pensionnaire sur un air de Jacques Dutronc.

     

    L’établissement où vit François est loin d’être l’un des pires au Québec. L’immeuble est une construction récente. Les espaces sont propres, lumineux, et le bâtiment avoisine un joli boisé.

     

    Mille et un projets

     

    François Marcotte a mille projets. Sa campagne de financement vise aussi à acheter un véhicule adapté (20 000 $) qui lui permettrait de monter dans une voiture avec son fauteuil roulant. « J’ai obtenu une subvention pour adapter un véhicule pour mon fauteuil roulant motorisé. J’achète le véhicule, le gouvernement paye l’adaptation. […] Je veux une liberté, celle de visiter ma famille, de sortir de ma ville. »

     

    Quand on lui fait remarquer qu’il existe un Service de transport adapté (STAC) à Québec, il rétorque que c’est « bien » mais qu’il veut plus. « Québec, c’est bien beau, mais j’ai envie de sortir un peu, d’aller voir ma famille dans le Bas-du-Fleuve, d’aller au Musée. Je ne veux pas avoir des contraintes de temps. »

     

    Et ce n’est pas tout. François vient de finir son premier roman, Tant d’hivers. Incapable d’utiliser ses mains, il a tout fait grâce à un outil de reconnaissance vocale.

     

    L’usage qu’il en fait impressionne. Cet outil lui permet d’écrire plus vite que bien des journalistes. Il navigue sur Internet, intervient sur les médias sociaux. Il aimerait d’ailleurs pouvoir le présenter, voire l’enseigner à des personnes handicapées pour que d’autres en profitent. « Je veux rencontrer des personnes handicapées, présenter le logiciel de reconnaissance vocale qui est méconnu, sinon inconnu. »













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