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    La réplique › Philosophie

    L’erreur du «nouveau réalisme»

    Cette doctrine pose très mal le problème de la connaissance

    10 décembre 2015 | André Baril - Québec | Éthique et religion
    Certes, on peut bien affirmer que les montagnes Rocheuses ont existé et existeront sans l’humain, mais pour le moment, le fait en tant que tel s’avère non observable...
    Photo: iStock Certes, on peut bien affirmer que les montagnes Rocheuses ont existé et existeront sans l’humain, mais pour le moment, le fait en tant que tel s’avère non observable...

    Que serait le monde sans les humains ? C’est la question que je me suis posée en lisant l’article de Jocelyn Maclure, paru dans Le Devoir. En effet, le philosophe entend nous présenter, c’est important, la philosophie montante. Il s’agirait du « nouveau réalisme », « compris comme une doctrine philosophique soutenant qu’il y a des aspects de notre réalité qui existent vraiment, et qui existeraient même si nous n’étions pas là pour les percevoir. Ils sont “indépendants” de l’esprit humain ». Avec cette philosophie, l’humain peut disparaître, la Nature va poursuivre sa course. Telle serait l’évidence, la vérité des vérités de la connaissance !

     

    Or, je voudrais montrer très brièvement que cette doctrine réaliste pose très mal le problème de la connaissance. En reprenant un tel courant de pensée, Maclure semble oublier qu’on ne sort pas du monde humain. La preuve qu’on ne sort jamais des limites de notre monde humain, c’est Maclure lui-même qui nous la donne en voulant transformer une simple affirmation spéculative en un fait indubitable : « Nous n’avons aucune bonne raison de douter du fait que les montagnes Rocheuses existeraient même si l’espèce humaine disparaissait de la face de la Terre. »

     

    Impressionnant ! Sous la plume de Maclure, l’affirmation « Les montagnes Rocheuses existeraient même si l’espèce humaine disparaissait de la face de la Terre » deviendrait magiquement un fait établi. Du seul fait de le dire ou de l’écrire, les montagnes Rocheuses deviennent immuables, comme le ciel l’était du temps d’Aristote !

     

    Certes, on peut bien affirmer que les montagnes Rocheuses ont existé et existeront sans l’humain, mais pour le moment, le fait en tant que tel s’avère non observable, impossible à définir dans notre monde spatio-temporel, bref, c’est un bel exemple de ce que les constructivistes appellent, avec raison, une pensée inassignable ! Un univers sans observateur, ou sans système d’observation, est difficilement concevable, en tout cas bien peu utile à l’humain.

     

    Par ailleurs, comme je l’ai appris tout au long de ma formation, avec le philosophe québécois Yvon Gauthier ou avec le philosophe français Jacques Poulain, un courant de pensée qui voudrait établir une vérité en dehors du dialogue ne sera pas non plus très utile pour l’humain.

     

    Alors, pourquoi tant rechercher une permanence du réel, pourquoi se réclamer, aujourd’hui, d’un nouveau réalisme ? En lisant Maclure jusqu’à la fin, on découvrira que le professeur visait surtout l’éthique politique, un terrain où les vérités semblent moins évidentes que la permanence des montagnes Rocheuses…

     

    Je veux bien admettre que les temps semblent nébuleux pour l’éthique et la politique, mais est-ce une raison pour retourner au réalisme naïf ou tenter de se convaincre qu’il existerait un réel permanent et imperméable, sur lequel l’humain pourrait toujours aller se cogner la tête quand il aurait le sentiment d’avoir perdu le nord ? Ce rappel à se soumettre à l’ordre de la Nature en cas de détresse morale ou politique n’est pourtant pas viable pour l’être humain. Un peu de courage, la philosophie contemporaine nous apprend plutôt que le monde dans lequel nous évoluons est toujours déjà imprégné de nos propres interprétations et des erreurs du passé, ou entaché de notre pauvre et misérable existence.

     

    Comme l’écrivait le philosophe américain Richard Rorty, « truth is not out there ». Plus précisément : la vérité n’est pas à l’extérieur ou à l’intérieur de nous, elle est entre nous.

     

    En ces temps d’éveil politique et de profonde dérision morale, nous n’avons pas besoin d’un réalisme sans visage humain. Il serait plus utile d’apprendre une philosophie qui ne craint ni le formalisme ni l’exercice et le partage du jugement de vérité, ou d’être un peu plus à l’écoute de notre être-au-monde et du devenir humain.













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