Les Innus mettent en demeure Ottawa

La rivière Jupiter, sur l’île d’Anticosti, abrite des saumons de l’Atlantique, une espèce en voie de disparition.
Photo: Pierre Lahoud La rivière Jupiter, sur l’île d’Anticosti, abrite des saumons de l’Atlantique, une espèce en voie de disparition.

Des Innus de la Côte-Nord viennent d’envoyer une mise en demeure au gouvernement fédéral, en exigeant l’annulation des autorisations accordées à Hydrocarbures Anticosti pour mener des forages avec fracturation sur l’Île, a appris Le Devoir. Ottawa vient en effet de donner le feu vert au prélèvement d’eau dans des rivières d’Anticosti, alors que Québec tente toujours de parvenir à une entente avec Pétrolia pour mettre un terme à l’exploration pétrolière.

C’est le chef Jean-Charles Piétacho, de la communauté innue d’Ekuanitshit, située en Minganie, qui a fait parvenir la mise en demeure à Pêches et Océans Canada. Selon lui, le gouvernement canadien a fait fi de son obligation de « consultation » des Premières nations, avant d’autoriser le prélèvement de plus de 30 millions de litres d’eau dans les rivières d’Anticosti. « Je suis très surpris, très frustré et très inquiet de la décision du gouvernement fédéral. Ils ont donc 30 jours pour annuler les autorisations, sinon nous pourrons les poursuivre. »

M. Piétacho soutient que les Innus avaient obtenu à l’automne dernier l’assurance qu’ils seraient consultés avant toute autorisation de forages avec fracturation sur la plus grande île du Québec. Mais depuis, souligne-t-il, sa communauté n’a jamais été contactée. « Nous déplorons cette approche qui exclut les peuples autochtones dans une astuce peu louable qui vise à éviter un processus de consultation nécessaire », affirme-t-il dans une lettre qu’il vient de faire parvenir au ministre responsable de Pêches et Océans Canada, Dominic Leblanc.

Le chef innu est en outre convaincu que le prélèvement d’eau dans des rivières à saumon, dont la réputée rivière Jupiter, pose « un risque sérieux pour l’habitat essentiel du saumon atlantique de l’île d’Anticosti, une espèce en voie de disparition ». Il dénonce d’ailleurs la position de Pêches et Océans Canada (MPO), qui estime au contraire que ces prélèvements ne présentent pas de risque pour l’habitat du poisson.

Autorisations complètes

Selon les précisions obtenues par Le Devoir auprès de MPO, le gouvernement a en effet jugé que le projet de forages avec fracturation ne nécessite aucune autorisation en vertu de la Loi sur les pêches. Celle-ci proscrit toute activité susceptible de causer des dommages à l’habitat du poisson. Dans ce cas-ci, il était donc question d’analyser les possibles impacts des prélèvements dans les rivières, mais aussi ceux des rejets des eaux dans le golfe, une fois celles-ci traitées sur place après les forages.

Ce feu vert du gouvernement fédéral signifie que Pétrolia a « toutes les autorisations » en main pour réaliser les trois forages prévus sur Anticosti, confirme le porte-parole de la pétrolière, Jean-François Belleau. Aucun forage n’est toutefois prévu pour le moment cette année, même des sites sont déjà prêts. Il faut dire que la décision d’Ottawa est intervenue à la fin du mois de juin. Cela signifie que les équipements et le personnel nécessaires pour forer n’ont pas pu être mobilisés. Selon ce que précise M. Belleau, Pétrolia, qui agi à titre d’opérateur pour Hydrocarbures Anticosti, souhaite d’ailleurs « concentrer les efforts sur la négociation avec le gouvernement » du Québec.

Le premier ministre Philippe Couillard a fait savoir que les libéraux souhaitent mettre un terme au projet pétrolier, financé majoritairement par l’État québécois. Pour cela, il devra parvenir à s’entendre avec Pétrolia et Corridor Resources, qui réclameraient pas moins de 200 millions de dollars pour mettre fin au contrat d’Hydrocarbures Anticosti. Québec doit également négocier avec son partenaire financier Saint-Aubin, mais aussi les entreprises Junex et Transamerica Energy, qui détiennent des permis d’exploration sur l’île.

Négociations en cours

Au cabinet du ministre des Finances, Carlos Leitao, on se limite à un bref commentaire pour qualifier la teneur des discussions entre Québec et les pétrolières. « Les discussions sont en cours et se déroulent bien avec les détenteurs de permis d’exploration sur Anticosti », répond l’attachée de presse du ministre, Audrey Cloutier. Le gouvernement refuse de dire si son intention est d’éviter toute reprise des travaux. Pétrolia a fait valoir que « dans l’éventualité d’un échec de ces négociations », l’entreprise « poursuivra la reprise des travaux prévus ».

Pour Martine Ouellet, qui était ministre des Ressources naturelles au sein du gouvernement péquiste qui a signé le contrat d’Hydrocarbures Anticosti en 2014, offrir une compensation pour la fin du contrat reviendrait à « donner des cadeaux à des pétrolières ». « Comment se fait-il qu’il y a un acharnement à vouloir continuer ? Lorsqu’on sait que ce n’est pas rentable, dans une entente d’affaires, on ferme les livres et c’est fini », laisse-t-elle tomber.

Mais est-ce que cela constituerait un bris de contrat ? « Ce n’est pas un bris de contrat. Ce n’est pas rentable, donc c’est une fin de contrat », répond Mme Ouellet. Il n’y a pas de compensation, parce qu’on empêche pas une des deux parties de faire des bénéfices. Il n’y a pas de bénéfices à faire. »

Il est toutefois impossible de savoir si l’entente permet au gouvernement de mettre un terme au projet de recherche de pétrole et de gaz de schiste sans compenser ses partenaires. Le contrat signé par le gouvernement de Pauline Marois n’a jamais été rendu public. Pétrolia souhaiterait aujourd’hui qu’il le soit, tout comme Martine Ouellet. Mais le cabinet du ministre Leitao refuse, « afin de ne pas nuire aux discussions avec l’ensemble des partenaires et des détenteurs de permis d’exploration ».

14 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 10 juillet 2017 03 h 19

    quels avocats verreux

    Quels joueurs invétérés, tout ce qu'ils savent faire c'est faire chanter les différentes instances gouvernementales, il n'est même pas sur qu'il y ait du pétrôle sur l'île Anticosti, qu'attends le premier ministre du Québec pour mette a leur place ces gens, est-ce qu'il va falloir emprisonner ces gens, pour qu'ils cessent leur chantage a la petite semaine

  • André Côté - Abonné 10 juillet 2017 06 h 19

    L'incohérence du PM

    «Ottawa vient en effet de donner le feu vert» Et pendant ce temps, M. Trudeau se promène sur la planète, en jouant l'apôtre de l'environnement. Cherchez l'incohérence dans ses belles paroles rassurantes qu'il distribue à tous vents. Serait-il devenu, lui aussi, un adepte des "vérités alternatives"?

    • François Genest - Abonné 10 juillet 2017 10 h 46

      Absolument. Si le Canada ne donne pas l'exemple, à quoi sert d'aller à l'étranger faire la morale aux autres?

  • Raynald Rouette - Abonné 10 juillet 2017 06 h 55

    Droits et lois du plus fort


    Le Canada est ploutocratie et non pas démocratie!

    Ces organismes gouvernementaux ne sont que façades.

    Ils servent à l'évidence de «paravents» aux divers gouvernement.

    Quels sont ceux qui ont le plus contribué à construire le système judiciaire et les lois qui nous régissent depuis la conquête?

    Encore une occasion de réaliser que le socle du Canada est un gros plan d'affaires!

  • Marc Durand - Abonné 10 juillet 2017 08 h 35

    Pas de bénéfices possible donc pas de compensation

    Martine Ouellet a raison. Puisqu'il n'y a aucune possibilité de réaliser à Anticosti un développement pétrolier rentable, la cessation des opérations doit être conclue sans qu'aucune partie ait à payer quelque compensation que ce soit à aucun des partenaires détenteurs des permis. Laissons les permis à ceux qui les détiennent; ils ne valent plus rien et ils seront annulés à leur échéance.

    • Brian Monast - Abonné 10 juillet 2017 10 h 05

      Il se peut qu’elle ait entièrement raison. C’est la logique de base qui devrait tenir la route. Cela dit, il est interdit de faire la preuve que l’entreprise n’est pas viable. La situation se complique donc un peu.

      Parce que c’est le gouvernement (i.e., le peuple) qui, après s’être engagé à participer à l’entreprise, interdit l’entreprise, les autres partenaires se croient en droit d’exiger une compensation, même si c’est pour des profits illusoires et irréalisables. Là est l’arnaque.

      Mais mettons les choses au pire : tous les feux passent au vert et l’entreprise pétrolière se livre à l’exploration à outrance et réussit effectivement à soutirer suffisamment d’hydrocarbures pour financer ses opérations et générer un profit. En ce cas, il manquerait encore quelque chose à l’équation : le calcul des bénéfices ne tiendrait pas compte de tous les coûts associés à cette entreprise, nommément, les coûts environnementaux.

      Alors , en tenant compte de ces coûts, l’assertion de Ouellet devient irréfutable : « il n’y a pas de bénéfices à faire ». Le peuple ne veut pas assumer ces coûts, et les partenaires ne voudraient pas aller plus loin, même avec tous les feux verts, parce qu’ils ne pourraient jamais assumer les coûts réels qu’impliqueraient leurs activités.

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 10 juillet 2017 11 h 30

      Merci à vous M. Durand...à plusieurs reprises vos interventions, très bien
      étoffées, ont eu raison de magouilles ou de tentatives de...

      Le gouvernement Couillard Inc , présentement en charge de la gestion du Québec, devrait en convenir; pourquoi se refuse-t-il donc encore de le rendre publique, ce fameux contrat.?

      Pendant ce temps, "les discussions factices ou non" dont parle Carlos Leitao coûtent des millions de dollars aux contribuables québécois. Assez c'est assez.

  • Michel Lebel - Abonné 10 juillet 2017 09 h 48

    Interdiction totale


    Quel merdier que cette affaire d'Anticosti! Ce n'est certainement pas un plus dans le cv de Pauline Marois ni de celui du gouvernement Trudeau. Il tombe sous l'évidence qu'Anticosti est un bijou de la nature qui doit être absolument interdit aux pétroliers et gaziers de ce monde. Absolument interdit!

    M.L.

    • Serge Lamarche - Abonné 10 juillet 2017 14 h 29

      Incroyable que le PQ ait autorisé la fracturation sur la totalité de l'île et en y investissant en plus. Incroyable!
      Une chance que les autochtones ont un mot à dire. Ils pourraient bien sauver la situation et des millions. Il faut les appuyer à 100%.