Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • Amis du Devoir
    Connectez-vous
    Quelques arpents de lacs

    Saint-François: en territoire iroquoïen

    Le lac Saint-François est en vérité une immense boursouflure du fleuve Saint-Laurent.
    Photo: Gilles Douaire CC Le lac Saint-François est en vérité une immense boursouflure du fleuve Saint-Laurent.

    Tout l’été, Le Devoir navigue en eau douce et propose des portraits de lacs emblématiques du Québec. Aujourd’hui : le lac fluvial Saint-François, témoin de l’occupation amérindienne il y a 500 ans.


    Depuis quelque temps, le maire Denis Coderre commence certains de ses discours en disant que Montréal se trouve en territoire mohawk. L’opposition au conseil municipal souhaite que chaque réunion des élus débute par une déclaration officielle reconnaissant que la ville se trouve « en territoire autochtone non cédé ». La pratique mémorielle s’étend sur le continent. « C’est un geste simple, mais c’est un geste fort », a expliqué la chef de Projet Montréal, Valérie Plante, en défendant sa suggestion, fin juin.

     

    Un geste simple peut-être, un geste noble certainement, mais au sujet d’une réalité fort complexe. Les autochtones rencontrés par Jacques Cartier en 1535-1536, jusque sur l’emplacement actuel de Montréal, avaient complètement disparu 75 ans plus tard, au moment du passage de Samuel de Champlain. Les Mohawks vivaient alors plus au sud, dans ce qui est maintenant l’État de New York.

     

    « Je n’entrerai pas dans les débats sans fin. Les Mohawks considèrent que Montréal, c’était leur territoire et les Hurons pensent la même chose, alors qu’ils n’étaient pas là, commente le professeur Claude Chapdelaine en évoquant la querelle municipale. On sait où étaient les Mohawks et ils n’étaient pas à Montréal. On touche en fait à un des grands mystères du Saint-Laurent et de ses lacs. Nous, les archéologues, on pense que les Iroquoïens du Saint-Laurent se sont dissous socialement dans la Huronie. Ils ont été assimilés par d’autres groupes. »

     

    Discours archéologique

     

    L‘entrevue se déroule sur un de ces anciens lieux d’occupation iroquoïenne, le site archéologique Droulers-Tsiionhiakwatha, le plus grand chantier de fouilles au Québec pendant l’été, près de Saint-Anicet en Montérégie, à une cinquantaine de kilomètres de l’île montréalaise.

     

    Le jour de l’entrevue, une dizaine d’étudiants s’activaient aux truelles sous des tentes qui ressemblent drôlement à des abris Tempo. Des étudiantes, en fait, l’archéologie, comme de plus en plus de disciplines universitaires, se féminisant radicalement.

     

    Le site abrite au moins six vestiges d’autant de maisons longues toutes abandonnées entre Cartier et Champlain. Un centre d’interprétation reproduit grandeur nature quelques maisons longues entourées d’une palissade. Le village précolombien devait compter environ 500 âmes. Ici, pas de doute : on est bel et bien sur un territoire autrefois occupé.

     

    Un lac singulier

     

    Très bien, mais où est le lac ? Dans cette série sur les lacs du Québec, voici, sinon le plus singulier, certainement le plus insolite, en tout cas le moins présent. Un lac absent qui pourrait d’ailleurs très bien ne pas en être un.

     

    Droulers se trouve à environ huit kilomètres à vol d’oiseau de l’immense boursouflure du Saint-Laurent appelée Saint-François. Aujourd’hui, d’assez vilaines maisons du dernier siècle gâchent le paysage majestueux. La plupart des bâtiments, entourés d’un terrain banlieusard gazonné, narguent l’eau de trop près.

     

    Le lac reste un concept assez flou. Ou commence la mare ? Ou finit l’étang ? Et pourquoi certains grands lacs sont-ils des mers ? Et à partir de quelle taille un bassin artificiel change-t-il de nom ?

     

    La limnologie, science des eaux continentales, distincte de l’océanographie, définit le lac comme « une masse d’eau stagnante sans contact avec la mer et fermée de tous les côtés ». Le lac Saint-François ne répond pas aux conditions claires de l’appellation contrôlée. Ou alors il s’agit d’une déclinaison, un lac fluvial.

     

    Celui-là rejoint le système hydraulique du Saint-Laurent, comme ses copies en aval, le lac Saint-Pierre et le lac Saint-Louis. « On les qualifie de lacs fluviaux, car leur superficie est caractéristique d’un lac, mais leur dynamisme d’écoulement est typique d’un fleuve », résume un texte du Naturaliste Canadien.

     

    Des perchaudes

     

    Le niveau de ce lac-fleuve variait davantage il y a 500 ans, les barrages ayant depuis stabilisé les eaux. Toute la région n’était alors que forêt à perte de vue.

     

    Les Iroquoïens, semisédentaires, s’installaient au milieu des bois en créant des clairières sur un rayon d’environ deux kilomètres autour des maisons longues. Les femmes, aidées des enfants, cultivaient et épuisaient la terre pendant une dizaine d’années, puis en changeaient, planifiant sur deux années les récoltes de courges, de haricots ou de maïs pour assurer une certaine sécurité alimentaire. Les cultigènes composaient jusqu’aux trois quarts des menus, la chasse et surtout la pêche des hommes fournissant le reste des calories.

     

    « L’anthropologue essaie souvent de secouer un peu les mythes avec ses données de base, commente le professeur. Les gens imaginent les Iroquoïens toujours en canoë, comme les Algonquiens ou les Montagnais. Non. Ce sont des chasseurs-cueilleurs transformés en agriculteurs entre l’an 1000 et 1300. Il faut plutôt les voir comme des gens qui marchent et qui courent, mais qui peuvent utiliser de temps en temps des embarcations. »

     

    Plusieurs sentiers forestiers liaient les villages entre eux comme au lac fluvial, peut-être en logeant la rivière La Guerre toute proche. Les pêcheurs s’y rendaient et en revenaient rapidement.

     

    « Il n’y a pas beaucoup d’avantages à vivre si loin du fleuve, sauf si tu veux t’éloigner du lieu où circulent amis et ennemis, résume le spécialiste. Le lac Saint-François, c’est une autoroute. On le sait cependant par les écrits historiques des jésuites : ils y faisaient grande pêche. En Europe déjà, les lacs et les rivières s’étaient déjà appauvris, alors qu’ici le poisson était abondant. »

     

    Faire parler le poisson

     

    Les ichtyoarchéologues savent lire dans les restes des poissons comme des haruspices modernes. Pour son mémoire de maîtrise de 2003, Michèle Courtemanche, étudiante du professeur Chapdelaine, a analysé 43 479 arêtes des années 920-940 provenant de cette partie du Saint-Laurent — en fait de la pointe du Buisson. Elle a identifié environ 75 espèces présentes et montré que les captures se concentraient sur la barbue des rivières et l’esturgeon jaune.

     

    Les os de poisson dominent aussi sur le site voisin, Mailhot-Curran, composant 79 % des fragments retrouvés. Là encore, il y avait des anguilles, des chevaliers, des brochets, mais surtout des perchaudes.

     

    « Ils chassaient le castor ou l’ours, et tous les restes de ces animaux étaient utilisés pour faire des outils, explique le professeur Chapdelaine. Les incisives des castors étaient l’équivalent de nos ciseaux, et on en a trouvé des centaines ici, mais aucune complète, toutes utilisées jusqu’à la corde. On mange le castor, on s’habille avec sa peau, on transforme ses os en outils. C’est pour cette raison qu’on ne retrouve pas beaucoup d’os dans les déchets tandis que les arrêtes, qui ne peuvent servir à rien, sont jetées. »

     

    Marie-Ève Boisvert, qui fouille encore cet été, a rédigé une maîtrise sur « l’industrie osseuse » dans la région. « J’ai analysé les déchets de production, les éclats, les dérivés, pour comprendre la chaîne opératoire, toutes les étapes de la création d’un outil par exemple, explique la jeune archéologue. J’ai pu comprendre quel os de quel animal était choisi et comment il était transformé à l’aide de quels gestes techniques pour arriver au résultat final, jusqu’à l’abandon des déchets de production. »

     

    À Droulers, les os de poisson totalisent 90 % des trouvailles et la perchaude est de loin l’espère la plus représentée. Il faut dire qu’un seul poisson peut fournir 500 os. « L’hypothèse, c’est que ce poisson était pêché à la fin du printemps, lorsqu’il est en grande quantité mais pas trop gros. La perchaude était ramassée à la nasse. »

     

    D’autres Iroquoïens habitaient la rive nord du Saint-François. Les archéologues espèrent pouvoir un jour comprendre les liens entre les habitants de ces deux zones, par exemple en étudiant les différentes poteries. Et qui sait, peut-être mieux comprendre leur mystérieuse disparition de ces territoires non cédés…


    Fiche signalétique Le lac fluvial fait 57 km sur 7 km entre Salaberry-de-Valleyfield et Akwesasne. Il couvre une superficie de 272 km2, dont plus des deux tiers situés au Québec. Sa profondeur maximale atteint 26 mètres, pour une moyenne de 5,6 mètres. Son nom à l’européenne remonte à 1656, alors que des missionnaires mènent une expédition pour « faire la guerre aux démons » chez des Amérindiens et découvrent ce lieu « remply de quantité de belles isles en ses emboucheures ». La désignation veut peut-être honorer François Xavier, premier jésuite parti en Chine. Son toponyme n’a pas varié depuis, si ce n’est en version anglaise. Il a été officialisé en mai 1968 par la Commission de toponymie du Québec. Ses eaux arrivent en grande partie (98 %) du lac Ontario, le reste étant fourni par sept rivières, dont La Guerre, qui coule près du site Droulers. Le niveau de l’eau du lac Saint-François est stabilisé par des barrages depuis plus de 150 ans. La partie québécoise demeure peu industrialisée et peu habitée. Les polluants présents dans le lac proviennent de l’Ontario et de l’État de New York.












    Envoyer
    Fermer
    Les plus populaires


    Abonnez-vous à notre infolettre. Recevez l'actualité du jour, vue par Le Devoir.