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    La valse du traversier

    Balade sur le Saint-Laurent, le long du kilomètre qui sépare Québec et Lévis

    12 août 2017 | Marie-Michèle Sioui à Québec | Actualités en société
    Le «Lomer-Gouin» et l’«Alphonse-Desjardins», les deux navires qui traversent le fleuve entre Québec et Lévis, effectuent 76 traversées par jour.
    Photo: Francis Vachon Le Devoir Le «Lomer-Gouin» et l’«Alphonse-Desjardins», les deux navires qui traversent le fleuve entre Québec et Lévis, effectuent 76 traversées par jour.

    « Allô, allô ! Tu t’en vas où comme ça ? »

     

    Le jour se lève sur le fleuve, deux amis se croisent sur le traversier et l’un d’eux lance la question sur un ton moqueur, avant que les deux n’éclatent de rire.

     

    Le bateau de 66 mètres a quitté Lévis, et il se dirige évidemment vers Québec. La valse a commencé à six heures et se terminera à deux heures du matin : en tout, le Lomer-Gouin et l’Alphonse-Desjardins effectueront 76 traversées en cette journée d’août. Le temps de voir le soleil se lever, puis se coucher, sur le château Frontenac ou sur le chantier de la Davie, de l’autre côté. Le constructeur naval emploie 1369 personnes cet été, et certaines d’entre elles sont sur le premier traversier à avoir quitté Québec, à 6 h 20. Les travailleurs, nombreux à rouler jusqu’au chantier, s’assoient avec les cyclistes. Ils sont installés à l’avant du bateau et profitent de la journée, déjà ensoleillée. Ils sont reconnaissables par leurs casques, qu’ils ont gardés vissés sur leur tête.

     

    Un kilomètre important

     

    La traverse n’est peut-être pas assez longue pour qu’il vaille la peine de les enlever. À 12,5 noeuds (environ 23 kilomètres à l’heure), le traversier met 12 minutes à parcourir le kilomètre qui sépare Lévis de Québec.

     

    Un kilomètre néanmoins important, emblématique de la cohabitation entre les deux villes, qui n’en formeraient qu’une si ce n’était de ce vaste plan d’eau. Les relations entre maires riverains sont pénibles depuis des mois, sur fond de discussions à propos de la création d’un potentiel service rapide par bus, à laquelle s’opposent les partisans de la construction d’un troisième lien automobile.

     
    Les conditions de glace, l’hiver, c’est quelque chose quand même
    Michel Blanchet, lieutenant et capitaine remplaçant

    Sur le deuxième lien et demi qui relie les villes — le traversier ! —, le sujet revient immanquablement. « Je ne suis pas sûr que ça aiderait tant que ça. Et ça menacerait peut-être nos jobs, quoiqu’il reste toujours les touristes », réfléchit Jean-Charles, un résidant de Québec qui est matelot sur les traversiers depuis six ans. « Même si je prône le transport en commun, je serais favorable à un troisième lien pour diminuer la congestion, pour le transport commercial », avance plutôt Sylvie Grenier, une Lévisienne qui travaille sur la colline Parlementaire. « Les guéguerres rive sud, rive nord, je ne vois pas l’intérêt. Ça apporte quoi à qui ? » ajoute-t-elle cependant.

     

    Mariette Gagnon, qui prend le traversier tous les jours depuis 23 ans, refuse de croire à une rivalité entre les deux villes. Mais quand on lui demande si elle a déjà pensé vivre à Québec, la réponse est immédiate, comme instinctive. « Non ! J’aime ça, Lévis. Je n’aime pas les grandes villes », réagit l’Abitibienne d’origine.

     

    Du premier traversier à vapeur, en 1818, en passant par les horse boats des années trente — dont les roues à haubans étaient tirées par des chevaux — le traversier a fait du chemin. Il est arrivé avant le train (1854), avant le pont de Québec (1917), mais après les canotiers, qui pouvaient dès le début du XVIIIe siècle embarquer de trois à vingt personnes, selon qu’ils étaient à la barre d’une embarcation en écorce ou en bois.

     

    Un défi

     

    « C’est le défi. Le défi de l’eau, des conditions de vent, de courant », résume le lieutenant et capitaine remplaçant Michel Blanchet, dont l’amour de l’eau a guidé le choix de carrière. Le fleuve, « c’est son coin ». « J’adore ça », lance-t-il. Sa fascination pour le Saint-Laurent ne faiblit pas quand celui-ci prend des airs d’expédition polaire. « Les conditions de glace, l’hiver, c’est quelque chose quand même », reconnaît-il toutefois. « La glace est tellement épaisse que le bateau a du mal à avancer. L’hiver passé, pendant une tempête, ça m’a pris une heure pour accoster à Lévis. »

     

    Les traversiers dérivent, s’embourbent parfois. « On est restés pris quelques fois », reconnaît Sylvie Grenier, qui fait le voyage avec son conjoint. « Un hiver, ça m’est arrivé : on était presque rendus jusqu’à l’île [d’Orléans] », se rappelle aussi Mariette Gagnon.

     

    Il doit bien y avoir cinq kilomètres qui séparent le quai Paquet, à Lévis, de Sainte-Pétronille, sur la pointe orléanaise. Qu’importe. Dans la promptitude comme dans la lenteur, il y a moyen de profiter du paysage. « Ça ne m’a pas dérangé cette fois-là, parce que c’était le soir [au retour du travail] », lance d’ailleurs Mariette Gagnon.

     

    Le traversier, dira plus tard une passagère, « c’est mon seul dix minutes pour relaxer ». Dix minutes de perspective et de séparation, entre deux villes qui n’ont pas fini de valser.













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