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    Parentés atlantiques (6/6): Parti de Saint-Malo, Jacques Cartier

    12 août 2017 | Monique Durand - Collaboratrice | Actualités en société
    La marina de Gaspé avec la ville en arrière-plan
    Photo: Monique Durand La marina de Gaspé avec la ville en arrière-plan

    À l’occasion du 375e anniversaire de Montréal, Le Devoir est allé humer l’air du temps d’un côté et de l’autre de l’Atlantique, histoire de fouiller les liens que nous entretenons avec les villes françaises étroitement associées à l’époque de Ville-Marie et de la Nouvelle-France. Comment ces villes honorent-elles la part de notre histoire qui est aussi la leur ? Quelles sont les résonances de ces filiations ici ? Aujourd’hui : Jacqcues Cartier. Dernier de six articles.


    « S’il vous plaît ! S’il vous plaît ! » Une cloche de bateau retentit à 11 h 30 pile dans le petit musée des terre-neuvas de Saint-Malo, comme tous les samedis à la même heure. La petite foule s’est tue. Hyacinthe Chapron, président de l’Association pour la mémoire des terre-neuvas, souhaite la bienvenue à tous, avant la ruée sur les apéritifs et les chips, dans un joyeux brouhaha. Les vieux loups de mer des environs sont là. Parce qu’ils ont envie d’être là et nulle part ailleurs.

     

    Des ennuyeux de la mer, du vent et des morues « longues comme ça », fait Claude en allongeant les deux bras. C’était avant. C’était quand ils vivaient. Quand ils jouaient chaque jour avec la mort sur les vagues, dans les tempêtes, les froids polaires, au pied des icebergs, les doigts sciés par les lignes hameçonnées. Ils vivaient, pardi ! Depuis, la vie est un peu moche.

     

    Les terre-neuvas

     

    Les terre-neuvas — un terme peu connu de notre côté de l’Atlantique — sont ces engagés qui, pendant des siècles et jusqu’aux années 1970, partaient principalement de Normandie et de Bretagne pour aller pêcher sur les bancs de Terre-Neuve et les côtes de la Gaspésie et de la Basse-Côte-Nord.

    Photo: Monique Durand La Maison du Québec à Saint-Malo

    Saint-Malo, par exemple, se vidait de ses hommes chaque saison de pêche revenue. Puis, après des mois d’une vie souvent de misère, ces hommes rentraient, décharnés, éclopés, ne se souvenant plus du nom des fleurs et de leurs enfants.

     

    C’est d’ici, de cette ville au nom mythique, qu’est parti Jacques Cartier le 20 avril 1534, avec l’ordre du roi François 1er d’aller « descouvrir certaines ysles et pays où l’on dit qu’il se doibt trouver grant quantité d’or et autres riches choses », mais aussi d’aller débusquer le passage vers l’Asie. Le capitaine malouin part donc avec deux navires et 61 équipiers, qui ne devaient pas être si différents de ces terre-neuvas en train de boire l’apéro, ce samedi midi de mai, à Saint-Malo.

     

    Après une traversée de l’Atlantique en 20 jours seulement, Cartier va un peu où le vent le porte, quasiment à l’aveuglette, longe ce qui est aujourd’hui le détroit de Belle-Isle, pique « sur le su », puis vire à l’ouest. Il arrive bientôt aux Îles-de-la-Madeleine, qu’il prend pour le début de la terre ferme. Puis explore l’actuelle baie des Chaleurs, ne trouvant toujours pas la fameuse route vers l’Asie.

     

    Le 14 juillet, il entre dans l’imposante baie qui ne porte pas encore le nom de Gaspé. Il y passera 11 jours, y plantera la fameuse croix et changera le cours de l’histoire et le destin d’une partie de l’humanité, celle qui y habitait depuis la nuit des temps et celle qui y mettait le pied pour la première fois, ou presque, et bientôt la jambe, la main, le cou et tout le corps.

     

    Gaspé, vocable non moins mythique que celui de Saint-Malo, est une merveille du monde pour l’auteure de ces lignes. Est-ce le sentiment d’être gespeg« au bout de la terre », gespeg, ce mot micmac d’où le nom français proviendrait ? Ou celui de devenir liquide soi-même en cette confluence d’eaux, celle de trois rivières, la York, la Dartmouth et la Saint-Jean, se jetant dans la baie de Gaspé ? « Pas besoin d’entrer dans l’eau pour me baigner, m’avait dit l’historien Jules Bélanger, vivant au bord de la baie, je me baigne dans l’air. »

    Cartier avait traité les Indiens de façon brutale et en avait enlevé quelques-uns pour les ramener en France
    L’historien David Hackett Fischer

    Il faut imaginer que Cartier et ses hommes furent eux aussi saisis par la somptuosité des lieux. Et quel endroit pour mettre humains et navires à l’abri ! Entre deux longs barachois, Penouille et Sandy Beach, loin dans la chair de l’Amérique, en retrait des soubresauts de l’Atlantique Nord.

     

    Les forcenés de la mer

     

    Retour au petit musée de Saint-Malo. Claude Jouffe a fait toute sa vie sur les bancs de Terre-Neuve comme marin-pêcheur. 35 ans. « Je viens ici le samedi pour parler du métier, pour les copains. Et je fais la tournée des écoles de Saint-Malo et de la région pour faire connaître cette mémoire aux jeunes. Parce que leurs pères et leurs grands-pères ne leur ont jamais raconté quoi que ce soit de leur vie de terre-neuvas. Dans 20 ans, il n’y aura plus personne pour le faire. »

     

    « On ne savait absolument rien », confirme Juliette L’Hotellier, épouse, fille et petite-fille de terre-neuva. « Les jeunes Malouins ne savent pas ce qu’ont vécu leurs prédécesseurs, ajoute Catherine Cholet, elle aussi fille de marin. Ils risquaient leur vie sur les bancs de morue. »

     

    Ils n’ont jamais rien raconté, ces forcenés de la mer, de leurs victoires quotidiennes sur le travail harassant, presque jour et nuit, sur la peur, sur l’ennui, nourris aux têtes de morue et requinqués de temps à autre par une gorgée d’eau-de-vie, jamais rien dit de leurs chants à tue-tête pour rythmer le travail à bord et se donner du coeur au ventre. Un peu comme les soldats qui ont fait les tranchées, pas moyen de leur extirper un mot.

     

    « Le terre-neuva a du mal à parler de sa vie, reprend Claude Jouffe. Avant de faire partie de notre association, j’étais comme les autres, je me taisais. » Il a appris à parler, Claude. Cette parole délivrée a été une sorte de libération pour lui-même et ses proches. « J’ai fait l’Algérie pendant deux ans. Ça m’a aussi débloqué sur cette guerre horrible. »

     

    Et Jacques Cartier, dans tout ça ? « Pour moi, il n’est pas un héros, dit Denis, qui lui aussi vient trinquer avec les copains, c’est un navigateur de talent qui a été trop dur avec les Indiens d’Amérique. » Les historiens lui donnent raison. Dont l’Américain David Hackett Fischer qui écrit : « Cartier avait traité les Indiens de façon brutale et en avait enlevé quelques-uns pour les ramener en France. »

     

    Quand, le 24 juillet 1534, le capitaine malouin fait équarrir, puis planter au nom du roi de France la fameuse croix sur ce qui est aujourd’hui la pointe de Penouille, ses hommes s’agenouillent.

     

    Quelques Iroquois assistent à la scène, médusés. Parmi eux se trouve l’agouhanna — grand chef — Donnacona, qui ignore encore que son destin et celui de ses plus proches auront basculé avant la fin du jour. Parce que Cartier va kidnapper ses deux fils, Taignoagny et Domagaya, avec la promesse de les ramener l’année suivante.

     

    Les retrouvailles

     

    L’année suivante, Cartier ramènera bel et bien deux jeunes hommes, vêtus à l’européenne et conversant avec une certaine aisance en français, que les leurs auront du mal à reconnaître.

     

    Les retrouvailles de Taignoagny et Domagaya avec le sol qui les a vus naître s’avéreront de courte durée. Ils seront à nouveau capturés par Cartier, cette fois avec leur père, le 3 mai 1536, et gardés prisonniers sur La Grande Hermine qui lèvera l’ancre le lendemain. Aucun ne reverra jamais sa terre.

     

    On entend encore l’interminable plainte, le chant désespéré à l’adresse de leur chef des hommes, des femmes, des enfants iroquois serrés les uns contre les autres sur le rivage, « Agouhanna, Agouhanna, Agouhanna… » À l’aube, Cartier autorisera Donnacona à s’adresser à son peuple depuis le pont de La Grande Hermine. « Je reviendrai dans 12 lunes », les rassure-t-il. « Agouhanna, Agouhanna… »

     

    Quatre femmes à bord d’une barque viendront lui porter des provisions « à leur mode », écrit Cartier, et lui faire des au revoir, qui s’avéreront des adieux.

     

    Embruns et histoire

     

    C’est à tout cela, le pire comme le meilleur, que l’on pense sur la grande terrasse de la Maison du Québec à Saint-Malo, aménagée face à la Manche, avec le vol des goélands pointés, on dirait, vers ce qui fut la Nouvelle-France.

     

    C’est tout cela qui nous étreint, cette charge, cette surcharge de l’histoire, assis les jambes pendantes à la marina de Gaspé, les yeux dans l’horizon barré par la verte muraille de Forillon, avec les mêmes goélands, il nous semble, pointés vers la France. Saint-Malo–Gaspé, croisement d’embruns et d’histoire, de sangs mêlés de tous bords, de parentés atlantiques.













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