Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • Amis du Devoir
    Connectez-vous

    Le secret de la forêt

    Sous la canopée, un peu de sacré

    Lorsque le docteur des arbres se pointe chez nous, je suis toujours curieuse, comme si un traducteur capable de comprendre le langage végétal arrivait à ma porte avec un nouveau dictionnaire. En plus, il s’appelle Deschênes. Il y a un mot pour décrire les noms de famille rappelant le métier de celui ou celle qui le porte : un aptonyme. J’ai déjà eu un dermatologue qui s’appelait Dr Gratton et connu un urologue du nom de Dr Lattouf.

     

    Mais je m’égare.

     

    Notre Dr Deschênes a même planté un chêne sur notre terrain, sa signature d’artiste, en somme. Il a aussi sauvé un petit orme, clin d’oeil à monsieur mon mari Delorme.

     

    — Le pommetier, docteur, tu crois qu’il va mourir ? Il s’est mis à faire une dépression après la floraison. Il souffre peut-être de solitude ? J’ai lu dans La vie secrète des arbres qu’ils survivent mieux en gang, même avec d’autres espèces. Ils sont plus flexibles que nous…

     

    — Il va s’en sortir, ce sont les chenilles qui l’ont mangé, une nouvelle espèce cette année. Et elles vont revenir pendant deux ou trois ans.

    Photo: iStock

    Ce que j’aime de notre docteur, c’est qu’il sait parler le dialecte végétal en plus de s’exprimer en latin, mais aussi qu’il connaît toute la biodiversité qui l’accompagne, les parasites, la faune, les champignons. Quant à mon pommetier, il le classe dans les arbres de « ville », de pépinière, sélectionné par croisements pour ne pas donner de pommettes ; c’est salissant quand ça tombe.

     

    Il n’aurait jamais poussé là tout seul ; donc il est peut-être plus fragile face à cet environnement pour lequel le catalogue ne l’a pas préparé. Pas comme les petits cerisiers sauvages que le Dr Deschênes a repérés au-dessus de la plate-bande de Vinca, aussi appelée pervenche. Une jolie fleur bleue, mais les feuilles sont toxiques, utilisées en chimiothérapie.

     

    — C’est du Prunus serotina, ou cerisier tardif. Une espèce indigène qui devient très grande à maturité. On peut généralement faire une récolte seulement sur les jeunes sujets, avant les oiseaux, les ours et autres bestioles qui nous prêtent malgré eux leur territoire. Les fruits sur les arbres matures sont beaucoup trop hauts pour qu’on puisse les récolter. Le fruit est délicieux ! La première et la deuxième cerises sont pâteuses… mais si on continue, on ne peut plus s’arrêter ! Je soupçonne des doses astronomiques d’antioxydants !

     

    Moi, vous me parlez d’antioxydants et je photosynthèse, c’est documenté.

     

    Réseaux sociaux

     

    Notre docteur pense comme le garde forestier allemand Peter Wohlleben, dont le livre La vie secrète des arbres est devenu un best-seller traduit en 20 langues. « La division entre végétal et animal est un choix arbitraire essentiellement basé sur le mode de nutrition : l’un pratique la photosynthèse, l’autre ingère des organismes vivants, écrit le garde forestier. La seule véritable différence concerne le temps nécessaire au traitement des informations puis à leur transformation en actions. Mais les organismes lents sont-ils nécessairement inférieurs aux organismes rapides ? »

    J’aime appuyer ma main sur le tronc d’un arbre devant lequel je passe, non pour m’assurer de l’existence de l’arbre — dont je ne doute pas —, mais de la mienne
    Christian Bobin

    Wohlleben se demande si nous n’éprouverions pas davantage de considération pour les arbres s’il s’avérait qu’ils « pensent » et partagent nos facultés. Il en fait d’ailleurs une démonstration troublante et parle même de cerveau de l’arbre. À tout le moins, il explique comment les arbres survivent en déployant un réseau de solidarité dans la forêt, auquel contribuent insectes, champignons (qui sont l’Internet de la forêt) et animaux, sorte de Wood Wide Web. Même le vent s’y met en favorisant la pollinisation.

     

    « Les arbres ont la fibre communautaire et sont très portés sur l’entraide. » Imaginez un peu qu’un arbre meurt là où il est né, mais que ses rejetons, eux, peuvent essaimer ailleurs et être acceptés à des kilomètres, sans passeport. Le jour où l’on résoudra le koan zen « L’arbre qui tombe dans la forêt fait-il du bruit si personne ne l’entend ? », on arrivera à expliquer pourquoi 19 personnes « de souche » peuvent décider du sort des déracinés venus mourir ici. Les arbres ont compris les principes de la biodiversité bien avant nous.

    Si je comprends bien, 19 personnes peuvent arrêter un cimetière, mais 3 millions n’ont pas le droit d’arrêter un pipeline
    Karel Mayrand
     

    Tirez-vous une bûche

     

    Assise près de la lisière de la forêt, je perçois le souffle du vent dans les feuilles, le chant métronomique des mésanges et je balaie de la main une mouche à chevreuil vampire. J’essaie de me passionner pour le recueil des textes d’Arne Naess, père de l’écologie profonde qui a pour objectif « le rejet de la vision de l’homme-au-sein-de-l’environnement » dans les années 1970.

     

    L’homme occidental présente des spermogrammes anémiques, les petits nageurs ayant diminué de moitié en 40 ans, apprenait-on cette semaine. Il est comme mon pommetier de catalogue : des fleurs, mais pas de fruits.

     

    L’humain n’est que le symptôme de ce qu’il inflige à son environnement. Comme le chantait Raôul Duguay durant les grandes années du mocassin de cuir et du batik maison : « Toute est dans toute. »

    Quelqu’un s’assoit à l’ombre aujourd’hui parce que quelqu’un d’autre a planté un arbre il y a longtemps
    Warren Buffet

    Dans la forêt derrière moi, les arbres chuchotent : « Au loin, les forêts brûlent, partout en Provence, au Portugal, en Italie, en Colombie-Britannique, tout n’est plus que cendres. Le vent l’a raconté. Les hommes n’ont pas pensé que nous faisions partie de l’équation, qu’ils ont besoin de nous pour purifier l’air. C’est l’Anthropocène, paraît-il. » Je me dirige vers ces doux géants, si patients avec nous, et je les écoute.

     

    Comme leur prêtait l’oreille le philosophe et poète Ralph Waldo Emerson. C’est l’un des cinq livres que mon beau-fils de 19 ans, étudiant en philo politique, estime qu’il faut avoir lu avant l’andropause : La nature, paru en 1836, bien avant l’Anthropocène et l’andropause.

     

    « Dans les bois se trouve la jeunesse éternelle, écrit Emerson. Parmi ces plantations de Dieu règnent la grandeur et le sacré, une fête éternelle est apprêtée, et l’invité ne voit pas comment il pourrait s’en lasser en un millier d’années. Dans les bois, nous revenons à la raison et à la foi. Là, je sens que rien ne peut m’arriver dans la vie, ni disgrâce, ni calamité que la nature ne puisse réparer. Debout sur le sol nu, la tête baignée par le sol joyeux et soulevée par l’espace infini, tous nos petits égoïsmes s’évanouissent. »

     

    Et je m’évanouis dans la nature à mon tour en nous souhaitant des pommettes sur les arbres et des spermogrammes plus joyeux.

    Aimé Une île d’arbres. Cinquante arbres, cinquante façons de raconter Montréal de Bronwyn Chester. Ce recueil de chroniques préalablement parues dans The Gazette (en anglais) fait le tour de nos arbres de ville, mais de façon si intime et instructive que cela en devient passionnant. Elle nous invite à la promenade, nous donne même le chemin à suivre pour aller à la rencontre de quatre caryers ovales sur le mont Royal ou des bouleaux blancs. J’ai découvert dans ce livre que nos ancêtres préparaient la limonade rose avec du sumac et du sucre d’érable. L’objet est joliment illustré par des dessins plutôt que des photos, publié chez Marchand de feuilles (le bien nommé). L’éditrice, Mélanie Vincelette, m’écrit avec le livre : « Une étude danoise démontre qu’une journée en forêt augmente de 50 % la créativité d’un individu. Je vous souhaite un été riche en chlorophylle. » J’ai vérifié l’étude, elle existe.

    Savouré le livre Arbres en lumière signé par le biologiste Michel Leboeuf et le Dr François Reeves, cardiologue et membre du Comité-conseil sur les changements climatiques au ministère de l’Environnement, illustré par Alain Massicotte. L’ouvrage est divisé en saisons et nous apprend une foule de choses sur les arbres en milieu urbain ou rural et leur influence sur notre santé, mais pas que. On s’intéresse ici aussi aux messages moléculaires qu’échangent les arbres entre eux. La Terre a vu disparaître la moitié de son couvert forestier, et ça se poursuit. La canopée de Montréal est de 20 % et l’objectif est de 25 %, niveau où les effets optimaux sont percevables sur la santé et le milieu. On parle même d’inégalité environnementale selon les quartiers. Sous forme de conversation entre les trois auteurs, l’information passe agréablement. Je l’apporte en vacances pour le faire lire à voix haute à nos ados campeurs les jours de pluie… entre deux parties de cartes.

    Réservé ma place dans des bulles juchées dans les arbres au Saguenay, sous la canopée. J’espère que l’expérience sera à la hauteur. On se retrouve sur papier ou dans les nuages le 1er septembre. Bonne fin ou bon début d’été !

    Prendre soin de nos vieilles branches Cette vidéo de BBC News a tourné pas mal sur les réseaux sociaux depuis samedi dernier. Un jeune Écossais de 20 ans a monté un projet qui vise à briser l’isolement des personnes âgées et à leur faire prendre l’air. Il les promène dans un pousse-pousse double propulsé par un vélo. Le contact avec la nature transforme les vieillards et fait briller leurs yeux. Une personne âgée sur cinq est complètement isolée au Québec. Et combien d’entre elles ont un contact avec l’extérieur qui ne ressemble pas à un centre commercial ? Un projet inspirant qui gagnerait à faire des petits.












    Envoyer
    Fermer
    Les plus populaires


    Abonnez-vous à notre infolettre. Recevez l'actualité du jour, vue par Le Devoir.