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    Idées

    Adopter pour offrir une famille à un enfant

    17 juillet 2017 | Claire-Marie Gagnon - Ex-chargée du cours Intervention et adoption internationale à l’École de travail social de l’UQAM | Actualités en société
    À force de règlements et de nouvelles directives, on a complètement évacué la raison d’exister de l’adoption. On rend les adoptants coupables de vouloir créer une famille avec des enfants qui n’en ont pas.
    Photo: iStock À force de règlements et de nouvelles directives, on a complètement évacué la raison d’exister de l’adoption. On rend les adoptants coupables de vouloir créer une famille avec des enfants qui n’en ont pas.

    J'aimerais réagir à un article paru dans Le Devoir du 24 juin (« Adoption internationale : trouver une famille à un enfant et non l’inverse »). Il y eut certes des irrégularités dans l’adoption internationale, surtout à cause d’intermédiaires qui y ont vu un moyen de s’enrichir.

     

    Dans les années 1980, Human Rights Watch avait dénoncé l’état lamentable dans lequel les enfants d’orphelinat étaient gardés. L’un de ses reportages s’intitulait même « Les mouroirs pour enfants ». On y voyait un enfant mourir à petit feu, sans nourriture et sans soins parce que jugé trop fragile…

     

    L’adoption internationale est venue complètement bouleverser cet état de fait. Les enfants abandonnés ont soudainement pris de la valeur. Le désir d’adopter a donné une valeur marchande aux enfants et un marché lucratif d’offre et de demande s’est rapidement installé.

     

    Machine

     

    Dans les pays d’accueil comme dans les pays d’origine, une grosse machine organisationnelle s’est développée, incluant des professionnels (avocats, notaires, traducteurs, évaluateurs, travailleurs sociaux, psychologues), des fonctionnaires, des services (agences de voyages, hôtels équipés pour de longs séjours avec de jeunes enfants), toute une flopée d’intermédiaires dont le but était de faciliter la réunion enfant-parent. Malheureusement, beaucoup ont présenté une conscience éthique très élastique… Et les délais, les prix, les règlements, les exigences, tout a augmenté pour satisfaire cette énorme bête avide de démontrer son utilité.

     

    À Haïti, comme en Afrique subsaharienne, les enfants étaient emmenés à l’orphelinat par leur famille, qui ne pouvait pas subvenir à leurs besoins. Comme ces refuges peinaient à survivre, ils ont cherché à faire adopter les petits surtout à l’étranger, parce qu’il y a très peu ou pas d’adoptions locales d’enfants non apparentés. À l’exception des fausses adoptions où on va chercher à l’orphelinat des fillettes parfois âgées d’à peine 8 ou 9 ans pour en faire des esclaves domestiques (des « restavec » à Haïti).

     

    À cause des dérives observées et du traitement anarchique de l’adoption internationale, 66 États ont participé à La Haye en 1993 à la rédaction de la Convention sur la protection des enfants et la coopération en matière d’adoption internationale. Parmi ces pays, plus d’une trentaine étaient des pays d’origine des enfants de l’adoption internationale. Après quatre ans de débats, les pays d’accueil et d’origine ont convenu de quatre grands principes :

     

    L’intérêt supérieur de l’enfant. Cet intérêt est souvent avancé dans des litiges parce qu’il peut être interprété selon l’interlocuteur. Pour certains, un enfant même battu est mieux dans sa famille biologique et, dans la même logique, on ne doit pas déraciner un enfant de sa culture d’origine. L’enfant doit donc attendre que l’on trouve pour lui le placement idéal selon des critères généalogiques ou culturels sans égard à son besoin fondamental d’être rapidement pris en charge. Pour d’autres, dont le pédopsychiatre Louis Couture de l’hôpital Douglas à Montréal, il est essentiel de trouver une famille à un enfant le plus rapidement possible après la perte de sa mère parce que le temps joue un rôle primordial dans le développement d’un enfant.

     

    Le principe de subsidiarité. Seuls les enfants qui ne trouvent pas de famille pour les adopter à l’interne peuvent être proposés à l’international. Les parents étrangers doivent être la solution de dernier recours. Mais localement, les gens ont des critères d’adoption bien spécifiques qui excluent les plus vulnérables. Dans chaque pays, il y a une longue liste de laissés-pour-compte : les enfants plus âgés, les fratries de deux, trois ou quatre frères et soeurs, les enfants avec un handicap physique ou mental, ceux avec des troubles graves de comportement. Ce sont donc ces enfants qui sont proposés à l’international.

     

    Les besoins spéciaux de ces enfants exigent que les adoptants suivent des formations de plus en plus poussées, des cours normalement réservés à des professionnels. Ils doivent sélectionner parmi plus de 50 caractéristiques celles qu’ils accepteraient chez leur futur enfant. Des choix virtuels qui déshumanisent encore plus le processus d’adoption. Mais c’est ce qu’ils doivent accepter pour pouvoir réaliser leur rêve dans des délais raisonnables (tout de même de trois à cinq ans !). Ces choix doivent être bien réfléchis parce que, lorsqu’arrivera enfin l’enfant dans son pays d’accueil, les diagnostics prendront des mois avant d’être posés. Les parents adoptants doivent être bien renseignés et bien équipés pour trouver des ressources en privé parce qu’elles sont inaccessibles au public.

     

    L’adoption a pour but premier de trouver une famille à un enfant, mais il est impératif de tenir compte du désir des adoptants d’avoir un enfant et de rêver cet enfant, en leur laissant le choix du pays d’adoption, de la tranche d’âge, de la teneur des besoins spéciaux, du sexe et d’accepter ou non une fratrie.

     

    Plusieurs enfants proposés à l’adoption autant nationale qu’internationale présentent des défis trop élevés pour pouvoir s’intégrer dans une famille. On aurait pu éviter plusieurs drames en reconnaissant que certains enfants ne peuvent pas être adoptés par une famille. Ce sont de petites bombes à retardement capables de se détruire elles-mêmes en entraînant tous les membres de la famille dans leur chute.

     

    Le passage obligatoire par des intermédiaires autorisés. D’un côté, ce peut être une réelle protection parce que l’État peut encadrer leurs pratiques. Par contre, le nombre d’intermédiaires a trop augmenté ces dernières années (surcharge de règlements, attirance vers des profits) et chacun travaille en silo, à sa vitesse. Les résultats sont dévastateurs pour les enfants qui ne sont pris en charge qu’après des mois et des années d’attente.

     

    La prohibition de profits indus. Payer 10 000 dollars américains à l’orphelinat plus tous les autres frais qui frôlent plusieurs milliers de dollars est inacceptable. D’autant plus que nous savons que les adoptants devront investir énormément d’argent (et de temps) pour accéder aux ressources médicales et paramédicales à l’arrivée de leur enfant. La majorité s’endette pour payer la note. C’est une exploitation éhontée du désir des adoptants de s’occuper d’un enfant en l’intégrant au sein de leur famille.

     

    Placement

     

    Que la loi québécoise impose l’adoption plénière pour tous les enfants qui sont confiés à des familles au Québec est une protection pour l’enfant. On ne peut pas utiliser un être humain comme un placement. L’adopté doit avoir le choix, après ses 18 ans, de créer ou non des liens avec son pays d’origine, avec sa famille biologique, mais sans aucune obligation légale de subvenir aux besoins de quiconque. L’adoption plénière n’empêche pas le maintien des liens d’attachement, elle ne fait que protéger l’adopté en le rendant libre de faire ses choix.

     

    À force de règlements et de nouvelles directives, on a complètement évacué la raison d’exister de l’adoption. On rend les adoptants coupables de vouloir créer une famille avec des enfants qui n’en ont pas.

     

    La vision de la très grande majorité des adoptants que j’ai côtoyés au long des trente dernières années n’est pourtant pas humanitaire ou charitable (celle de « sauver » un enfant), mais c’est une vision humaniste, celle de partager sa vie avec un enfant et de l’accueillir au sein de sa famille.

     

    Je comprends que c’est très dur pour un adopté d’avoir toujours ce trou béant dans le coeur, je le comprends d’être révolté qu’on ait choisi de le déraciner, de le confier à une famille loin des siens. Je le comprends de ne pas accepter d’avoir été ce bébé-là ! La raison peut difficilement trouver le chemin à travers ses souffrances.

     

    Il faut garder en tête qu’un enfant ne peut pas être élevé en institution, qu’il lui faut une famille pour l’entourer, l’élever, le soigner et l’aimer. Dès qu’un enfant est abandonné, c’est-à-dire sans famille permanente, l’objectif devrait être de le placer le plus rapidement possible dans une autre famille, et ce, dans l’intérêt supérieur et de l’enfant et de sa famille. Il nous faut retrouver le sens premier de l’adoption et lui redonner ses lettres de noblesse… de coeur !













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